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dimanche 10 juin 2018

Saber Laajili, affaire numero 4919


Un an après son arrestation pour atteinte à la sûreté de l’État, ce haut cadre de la lutte antiterroriste croupit toujours en prison. Pourtant, les pièces versées au dossier d’instruction sont loin d’être accablantes.


Dire que, pour Saber Laajili, cela aurait pu être une soirée de ramadan comme les autres. Mardi 30 mai 2017, il quitte sereinement La Marsa après son habituelle partie de cartes avec des amis. Arrivé dans sa rue, il aper- çoit des collègues devant son domicile. Il est 1 h 30 du matin. Le directeur de la Sûreté touristique, suspicieux, croit être la cible d’une embuscade organisée par des terro- ristes. En son for intérieur, il regrette de ne pas porter son arme de service. Saber Laajili est loin d’imaginer que commence pour lui un long cauchemar. Celui qui fut le patron de la brigade antiterroriste d’El-Gorjani est appréhendé par ceux à qui il inspirait, jusqu’à il y a peu, respect, voire admiration. Une heure plus tard, le voilà déféré devant le juge d’instruction : il est soupçonné de com- plot contre la sûreté de l’État. Pas moins. Sa vie bascule. C’est ainsi que débute l’afaire no 4919 : une intrigue digne d’un film de Costa Gavras sur fond d’argent sale, d’es- pionnage et de dénonciations anonymes.

L’accusé n’est pas n’importe qui. Sa répu- tation le précède. Avec ses équipes, Saber Laajili afche un palmarès édifant : opéra- tion déjouée contre le lycée français de La Marsa, attaque anticipée à Ben Guerdane, en mars 2016, et informations sensibles recueillies en février 2016 pour préparer le raid américain contre un camp de Daesh, à Sabratha, en Libye. La réactivation des filières du renseignement ? À verser, en partie, à son crédit aux yeux de l’opinion publique. Le patron de l’antiterrorisme est même félicité par le chef du gouverne- ment, Youssef Chahed, après une saisie, en octobre 2016, de missiles sol-air à gui- dage thermique à la frontière libyenne, à Ben Guerdane. Diplômé de droit, entré au ministère de l’Intérieur en 1993, il ne sait pas qu’il est depuis sept mois l’objet d’un signalement auprès du procureur général.

L’informateur – dont le nom ne peut être dévoilé, secret de l’instruction oblige – est pourtant formel : Laajili traiterait avec des terroristes étrangers, en l’occurrence libyens. Et les liens, d’après cette source, outrepasseraient les prérogatives du fonc- tionnaire. « Mais avoir des contacts et des indicateurs est une démarche normale et courante pour ceux qui travaillent à partir du renseignement ! » plaide un proche du prévenu, encore stupéfait des chefs d’in- culpation retenus. Comment soupçonner le patron d’une brigade antiterroriste, qui a contribué au rétablissement de la stabi- lité sécuritaire après les attentats de 2015, d’entretenir des liens avec des extrémistes ?

La question devient intention

Témoignages et documents confrment que Saber Laajili était en contact avec Chafk Jarraya, lobbyiste et sulfureux business- man tunisien réputé pour sa proximité avec des milices libyennes . Quelque temps avant son arrestation, il l’avait reçu dans les locaux du minis- tère de l’Intérieur. L’homme d’affaires était accompagné d’un avocat libyen suscep- tible de devenir une source. Des témoins étaient présents quand Saber Laajili avait demandé à l’un de ses subal- ternes si l’un des terroristes libyens arrêtés en Tunisie était libérable. La question estdevenue intention. Et le « super policier », suspect. Mohamed Abbou, l’un des avo- cats de Saber Laajili, est outré. Militant des droits humains et membre de son comité de défense, il fait valoir que « cette demande ne constitue pas un crime. Laajili n’avait aucun pouvoir judiciaire pour faire libérer qui que ce soit et travaillait sous l’autorité du ministère public ! » La justice militaire, elle, en a décidé autrement lorsque l’accusé a été déféré.

Procédure bancale

Sept mois durant, pourtant, Saber Laajili n’a pas été inquiété. Pis : alors qu’il fait déjà l’objet de soupçons, il est muté à la direc- tion de la Sûreté touristique, poste sensible par excellence. Nul n’imagine qu’il puisse être impliqué dans une afaire d’atteinte à la sûreté de l’État. Après l’attentat d’El Kantaoui, en juin 2015, c’est lui qui avait été chargé de mettre en place de nouvelles normes de sécurité en coopération avec les autorités britanniques. Un paradoxe que la défense relève à peine tant les contra- dictions et zones d’ombre dans le dossier d’instruction lui-même lui semblent nom- breuses. Walid Boussarsar, l’un des avocats de Laajili, afrme que « le dossier est vide ». Il remarque des erreurs sur les dates : l’in- formateur ferait référence à une rencontre en février 2016, alors qu’en réalité elle aurait eu lieu en octobre, au moment où l’intéressé n’était pas encore en poste. La défense accuse la source du ministère de la Justice d’être coutumière des dénoncia- tions calomnieuses.

Walid Boussarsar évoque aussi des articles de presse ou des interventions sur les réseaux sociaux versés comme preuves au dossier sans qu’aucun recoupement ne les ait validés. Des documents qui disculpent Saber Laajili seraient, eux, traités avec légèreté. Ils prouveraient pourtant que l’homme agissait dans le strict cadre de son travail, recevant Chafik Jarraya sur ordre de son supérieur Imed Achour, ex-directeur général des Services spéciaux, égale- ment arrêté, et avec l’approbation explicite du ministre de l’Intérieur de l’époque, Najem Gharsalli, qui est lui sous le coup d’un mandat d’amener. Pour la défense, c’est le signe que les rencontres se voulaient bien professionnelles et qu’elles permettaient à Laajili de soutirer de précieuses informations et des contacts à Chafk Jarraya, notamment sur la Libye.

À en croire Walid Boussarsar, les incohé- rences de procédure seraient aussi légion : « L’informateur, qui a préféré s’adresser au sommet de l’exécutif au lieu de se tourner vers sa hiérarchie ou vers les services de l’inspection, a été orienté vers le procu- reur général, auquel ont recours surtout les avocats, plutôt que vers le procureur de la République. » Aujourd’hui, la pro- cédure piétine : « Les premiers délais légaux de rétention ont été dépassés le 26 novembre 2017. Plutôt que de le libérer, on a imputé à mon client une autre afaire.

Mais sur les 6 000 pages de ce nouveau dossier, son nom n’est pas cité une seule fois ! Il a même été relaxé. » Laajili est pourtant toujours détenu. Le comité de défense, jugeant que cette incarcération n’est conforme ni au droit international ni à la Constitution tunisienne, a porté plainte en décembre 2017 contre le gou- vernement auprès du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, à Genève. Une démarche que justife aussi le suivi médical approximatif dont bénéfcie Saber Laajili, opéré d’un cancer au cours de sa détention.

Mauvais signal

« Ce scénario aurait pu s’être produit sous Ben Ali, tempête Mohamed Abbou. On trouve une micro-histoire et on en fait toute une affaire. C’est du jamais vu ! » L’avocat s’alarme de l’état psychique d’Imed Achour, l’ancien directeur général des Services spéciaux : « La loi nous empêche de parler des détails de l’affaire, mais on ne peut taire les dépassements quand il touche à des vies humaines. » « Jamais un grand sécuritaire n’a été arrêté en Tunisie ni pour corruption ni pour torture, notent des membres du comité de défense. Là, on les implique carrément dans des affaires de sûreté de l’État ! » La crainte ? Que cette affaire donne un coup d’arrêt à la lutte antiterroriste. « Les hommes de la Sûreté ont vu leurs chefs arrêtés pour avoir simplement fait leur travail. De peur de subir les mêmes accusations, ils ont cessé de travailler. Un climat de suspicion règne au sein des services de la Sûreté de l’État, avec tous les dangers que cela entraîne », sou- ligne l’historien et opinioniste Abdelaziz Belkhodja. « Le message aux sécuritaires est clair. Si tu fais ton travail, tu risques la prison. D’où prend-on les informations si ce n’est auprès des indicateurs ? » se désolent des cadres du ministère de l’In- térieur, qui notent que seul le Syndicat des fonctionnaires de la direction générale des unités d’intervention (SFDGUI) a exprimé sa solidarité à Laajili. Les ONG de défense des droits de l’homme se montrent, elles, timorées. Sollicité par la famille, Human Rights Watch n’a pas donné suite, comme s’il était gênant de défendre les droits d’un ancien chef de la police.

Depuis la chute du régime de Ben Ali, le système sécuritaire est au centre de nombreuses polémiques et remises en question, notamment par la société civile. Il a également été visé par des tentatives de noyautage par des partis politiques. Mais, par le passé, les dossiers restaient tuniso-tunisiens. Le cas Saber Laajili amène des conclusions infniment plus graves. D’abord, il signe l’aveu de défaillance des autorités tunisiennes. Comment expliquer sinon qu’elles aient pu nommer, puis promouvoir, à des postes de haute responsabilité de potentiels complices de terroristes ? La question reste à ce jour sans réponse. L’affaire no 4919 semble aussi mal ficelée. En évoquant une collusion avec une armée étrangère, l’État semble reconnaître les milices libyennes comme une armée légitime. Or ce n’est pas la position de la diplomatie tunisienne. Erreur de terminologie ? Cafouillage à mettre sur le compte de la précipitation des instructeurs ? Dans tous les cas, la dimension politique de l’affaire est indéniable. « Qui est derrière tout cela ? » s’interroge un proche de Laajili. Mystère...

CIRCULEZ, IL N’Y A RIEN À VOIR

Silence radio du gouvernement un an après le coup de flet anticorruption qu’il a lancé en mai 2017. « 95 % des affaires sont en cours, donc sous le sceau du secret de l’instruction », avance le ministère de la Justice pour justifier l’absence de bilan. Malgré les discours et les effets d’annonce, aucune affaire spectaculaire n’a réellement été dévoilée. Et les Tunisiens ne croient plus aujourd’hui à la fiabilité d’une quelconque « opération mains propres. »

À l’époque, une crise économique sévère frappe la Tunisie, et les revendications sociales frisent l’appel à la désobéissance civile, notamment à El Kamour, dans le Sud. Le terreau est explosif quand Youssef Chahed déclare la guerre aux corrompus. Le patron de la Kasbah opère une prise de choix avec l’arrestation de l’homme d’afaires et lobbyiste Chafk Jarraya, qui, fort de ses relations, entre autres politiques, avec Nidaa Tounes, nargue régulièrement
le pouvoir. Efet immédiat dans l’opinion publique : le patron de la Kasbah s’ofre un bol d’oxygène, et sa popularité repart à la hausse. Dans les faits, les dossiers – qui existent depuis des années – pour lesquels Chafk Jarraya fait l’objet de poursuites sont nombreux. Mais la mémoire collective n’en retient qu’un : celui d’atteinte à la sûreté de l’État, qui a conduit à son arrestation en mai 2017. Cette afaire n’a pourtant rien à voir avec la bataille « anticorruption » menée par Youssef Chahed. Dans la foulée de l’interpellation de Chafk Jarraya, qui n’exerce plus son inffuence, une dizaine de figures du commerce parallèle sont arrêtées pour des délits douaniers mineurs.




jeudi 14 mai 2015

AU CŒUR DE LA BRIGADE ANTITERRORISTE

TUNISIE : voyage au cœur de la BAT


Devenue un symbole national depuis l'arrestation des Trabelsi en 2011, la brigade anti-terrorisme ouvre pour la première fois ses portes.

Hormis son imposant portail, la caserne de la direction générale des unités d'intervention ne paie pas de mine. Ses bâtiments défraîchis, semblables à tant d'autres, pourraient faire penser aux ailes d'un lycée ou aux pavillons d'un hôpital. C'est pourtant ici, à Bouchoucha, au Bardo, qu'est installé le quartier général de l’unité d'élite de la police tunisienne, la brigade antiterrorisme (BAT).

Créée en 1977, cette force spéciale est devenue le cauchemar des jihadistes tunisiens d'Ansar al-Charia et d'Al-Qaïda. C'est la BAT qui a éliminé Kamel Gadghadhi, le meurtrier présumé de l'opposant Chokri Belaïd, en février 2014, à Raoued, dans les environs de Tunis. C'est encore elle qui, deux jours plus tard, a capturé à Borj Louzir Ahmed El Malki, « le Somalien », l'un des principaux commanditaires d'un autre assassinat politique, celui du député Mohamed Brahmi. Et ce sont encore ses commandos qui ont empêché que l'attentat du musée du Bardo, le 18 mars 2015 (21 morts), ne connaisse un épilogue plus dramatique encore. Leur intervention, quelques minutes seulement après le début de la fusillade, a permis de protéger les centaines de touristes piégés dans l'enceinte du musée, de les évacuer, et de repousser les deux terroristes vers les étages supérieurs, où ils ont été neutralisés avant de pouvoir déclencher leurs ceintures d'explosifs.

TIGRE NOIR 


Il faut passer devant un hangar, où sont rangés deux puissants Pitbull VX, les blindés légers qui équipent la brigade, avant d'entrer dans le QG proprement dit. Il faut ensuite passer devant un tigre noir, la mascotte de l'unité spéciale, gravir un escalier, et traverser un long couloir avant d'accéder au bureau du colonel- commandant de la BAT. Posé derrière lui, bien en vue, un écriteau en plastique rouge et blanc, aux couleurs de la Tunisie, est revêtu de l'inscription « Nous sommes Aymen Morjane »: l'hommage à l'agent tombé lors de l'assaut du Bardo. Aymen Morjane », en hommage au brigadier tombé en martyr lors de l'assaut du Bardo. « Marhaba [« bienvenue »]. 

Prenez place, vous êtes les premiers que nous recevons, nous lance le colonel-commandant. Nous sommes d'abord des soldats de l'ombre, vous savez... » À sa demande, ni son identité ni celle de ses hommes ne sont dévoilées.

Le commandant allume son ordinateur et propose de regarder différentes opérations menées par la brigade. Tourné pendant l'assaut du Bardo, un film de dix minutes montre les premiers secours prodigués aux blessés, leur évacuation, l'assaut proprement dit, puis les corps criblés de balles des deux terroristes. Une autre séquence inédite, tournée à Raoued en août 2013, permet « d'apprécier » la précision des tirs des snipers de la BAT. « Les trois doigts du terroriste ont été pulvérisés avant qu'il ne puisse lancer sa grenade sur nos forces », commente sobrement le commandant.
Un autre extrait présente les différentes étapes des négociations menées avec Hichem Mnifki, retranché dans une maison avec plusieurs de ses proches, dans le gouvernorat de Sidi Bouzid, en décembre 2014. « Mnifki a été tué car il a ouvert le feu, mais, avant, il a accepté de laisser sortir son complice et la famille de ce dernier. »
Toutes ces vidéos servent en théorie au débriefing interne, mais cinq minutes de celle du Bardo ont été diffusées par le ministère de l'Intérieur afin de faire taire certaines rumeurs imputant à la BAT la responsabilité de la mort de civils. « Aujourd'hui, malheureusement, n'importe qui peut s'inviter sur les plateaux de télévision et raconter absolument n'importe quoi », soupire Hichem, l'un des adjoints du colonel. 

Dans ce cas précis, il était important de couper court aux théories conspirationnistes, car l'opération a été un modèle du genre. « C'est un scénario que nous avions envisagé : une prise d'otages massive, comme celle de Bombay en novembre 2008, poursuit Hichem. La rapidité d'intervention est la clé en pareil cas. Il faut mettre les terroristes sous pression, les repousser avant d'engager le combat afin d'évacuer blessés et otages. » Ce jour-là, la chance a doublement souri aux agents de l'antiterrorisme. Le lieu de la tuerie n'était qu'à quelques «centaines de mètres de leur QG. Et un exercice d'entraînement aux « assauts en structures tubulaires » (train, bus, avion, l'une des spécialités de la BAT) était programmé le matin même. Du coup, les meilleurs éléments de l'unité ont pu être déployés.

DEVISE

« Rapidité. Force. Efficacité ». C'est la devise du corps d’élite de la police tunisienne, organisé sur le modèle du Raid français, mais profondément influencé, depuis une dizaine d'années, par sa consœur américaine du HRT (Hostage Rescue Team, la force spéciale du FBI). Le vocabulaire très anglicisé des officiers de la BAT ainsi que leur matériel portent l'empreinte de cette coopération, considérablement renforcée après la révolution. La BAT fait aujourd'hui partie des meilleures forces spéciales au monde. Ses effectifs seraient compris entre 100 et 150 personnes, un chiffre dans la moyenne internationale (le Raid en compte 200). Avant d’être intégrées, les recrues doivent passer trois « brevets de spécialité » fondés sur la résistance physique et psychologique, les tests pouvant s'étaler sur deux ans. Moins de 10 % des candidats sont retenus. À l'entrainement, pendant les exercices de tir ou les simulations d'assaut, rien n'est laissé au hasard, chaque geste est travaillé et retravaillé, chaque posture étudiée.

La BAT dispose d'un centre d'instruction et d'entraînement au combat rapproché, à Béja (Nord- Ouest). Des stages sont organisés jusqu’à cinq fois par an dans le cadre de la coopération internationale. « Le regard de nos collègues américains, européens et turcs a changé, explique Mehdi, l'un des instructeurs. Nous apprenons d'eux, mais maintenant ils apprennent aussi de nous. Notre grande force, c'est d'être aguerris par l'expérience acquise sur le terrain. » Il n'en a pas toujours été ainsi. « En trente-quatre ans d'existence, jusqu'à la révolution, la BAT n'était intervenue qu'à six reprises, dont la moitié contre des forcenés », explique le journaliste Tarak Cheikhrouhou, auteur, avec Abdelaziz Belkhodja, du remarquable 14 janvier. L'Enquête (éditions Apollonia) sur la révolution de 2011.

« La direction de l'antiterrorisme a été profondément réorganisée en 2007, après l'échec de l'opération contre les jihadistes du groupe de Soliman. Un premier assaut contre cette cellule avait échoué le 23 décembre 2006, à Hammam-Lif. Un agent avait été tué, et la plupart des terroristes avaient réussi à s'enfuir et à donner l'alerte à leurs complices, terrés dans les montagnes environnantes. Les procédures ont été revues et le matériel renouvelé. Les fusils d'assaut Steyr AUGI ont été remplacés en 2010 par des armes infiniment plus modernes et à cadence de tir plus élevée, les Colt M4. »

Deux épisodes ont contribué à forger la légende de la BAT. Sa « rébellion » tout d'abord, le 14 janvier 2011, à l'origine de l'arrestation de la famille Trabelsi à l'aéroport Tunis-Carthage, événement parfaitement inattendu qui va provoquer la fuite de Ben Ali. Son intervention décisive le 14 septembre 2012 ensuite. Elle a permis de sauver l'ambassadeur Jacob Walles et les diplomates américains assiégés par des manifestants. Dans les deux cas pourtant, la contribution de la BAT a été largement occultée parles officiels. « Les Américains savent à quoi s'en tenir, puisqu'ils ont été libérés par les hommes de Samir Tarhouni, qui commandait l'antiterrorisme à l'époque, nuance Tarak Cheikhrouhou. Mais Moncef Marzouki, alors président provisoire, s'est attribué publiquement tous les mérites du sauvetage sous prétexte que des véhicules de la garde présidentielle avaient été appelés en renfort par la BAT.

Pour ce qui est du 14 janvier, la vérité révélée à la presse le 7 août 2011 était difficile à entendre, car Tarhouni risquait de faire de l'ombre à nombre de héros autoproclamés. Elle écornait le mythe de l'armée. Pourtant, l'Histoire retiendra que ce ne sont pas les militaires mais les forces spéciales de la police (la BAT) et de l'Unité spéciale de la garde nationale (USGN) qui ont fait basculer le cours des événements en se rangeant du côté de la révolution. Ce jour-là, elles ont permis d'éviter un bain de sang aux conséquences irréparables. »

SUICIDAIRE.


Aujourd'hui, les agents de la BAT restent en première ligne face à un ennemi aux abois, mais plus dangereux que jamais. Du point de vue opérationnel, ils font face à un problème pris très au sérieux, la généralisation des ceintures d'explosifs. « Nous devons d'abord penser à la vie de nos hommes, car l’ennemi est plus souvent dans une logique suicidaire, explique un négociateur de la brigade. Il nous considère comme des taghoùt, [« mécréants, impies »] et rêve de nous tuer avec lui. Cela rend toute négociation très hasardeuse, même si nous avons enregistré quelques succès probants. Par exemple à Ouardia, en août 2013, où un médecin djihadiste a finalement accepté de se rendre et de libérer ses otages. » Un officier à la retraite observe, de son côté, que la technicité de l'adversaire n'a pas fondamentalement évolué depuis Soliman : « Les terroristes s'appuient toujours sur le même triptyque kalachnikov- grenade - aspiration au martyre. » 
Les djihadistes de retour de Syrie et d'Irak représentent-ils une menace spécifique ? « Non, tranche notre source. Ceux qui partent pour le jihad n'envisagent pas le retour. Les meilleurs et les plus motivés meurent. Les autres rentrent parce qu'à un moment ou à un autre ils ont eu peur. Et les terroristes ont peur de nous. Nous, la BAT, nous n'avons pas peur d’eux! »

Samir Tarhouni, héros et forte tête


L'ancien patron de la brigade antiterrorisme a été l'un des principaux protagonistes du départ de Ben Ali.
Une ne brute aux allures de bandit: ”C'est en ces termes peu amènes que Leïla Ben Ali décrit Samir Tarhouni. L'ancien commandant de la brigade antiterrorisme (BAT) est le grain de sable imprévu qui a fait basculer le destin de la Tunisie et provoqué la fuite du dictateur, le 14 janvier 2011. Ce vendredi-là, vers 13 heures, le lieutenant-colonel Tarhouni reçoit un appel de son épouse, aiguilleuse du ciel à l'aéroport de Tùnis-Carthage. « Les Trabelsi [la belle-famille du président] sont en train de se regrouper. Us cherchent à fuir, » Son sang ne fait qu'un tour. Lui et ses hommes des forces d'élite de la police sont sous tension depuis trois jours. Au Bardo, au quartier général des unités d'intervention, on redoute l'assaut des émeutiers qui ont déjà brûlé plusieurs commissariats alentour. Partout dans le pays, les policiers font face au même terrible dilemme : prendre les armes contre les civils pour protéger leurs casernes, ou les laisser s'emparer des armes, une faute passible de la peine de mort pour un officier...

CULOT


Le lieutenant-colonel n'est pas le premier venu. Commandant de la BAT depuis 2007, il a le sens de l'honneur et la réputation de ne craindre personne, « seulement Dieu ». Sorti de l'académie militaire parmi les premiers de sa promotion, c'est une forte tête. Il a commencé sa carrière en 1996 au sein du Groupe d'intervention et de protection des personnalités (GIPP), qui relève de la garde présidentielle. Le 3 janvier 2007, c'est lui qui a mené l'assaut contre la maison servant de refuge aux jihadistes du groupe de Soliman. Un épisode dramatique au cours duquel il perdra l'un de ses hommes, sur une méprise. La demeure désignée par les renseignements n'était pas la bonne. Les jihadistes étaient en réalité réfugiés dans une baraque voisine, ouvrent le feu sur les policiers d'élite. Ordre est donné à Tarhouni d'interrompre l'intervention. Tarhoumi n'obtempère pas, et conduit un second assaut qui lui permet de « neutraliser » les derniers terroristes...

Ce 14 janvier 2011, Tarhouni est choqué d'apprendre que les Trabelsi vont quitter le pays. Il rassemble ses hommes et les harangue: « Nous devons les arrêter pour leur demander des comptes et éviter un bain de sang entre Tunisiens! » À 14h30, avec un premier groupe d'une douzaine de commandos, il est sur le tarmac. Avec un culot incroyable, il fait croire à ses collègues de la sécurité de l'aéroport qu'il obéit à « un ordre venu d'en haut » (émanant directement de Ben Ali). La nouvelle de l'arrestation des Trabelsi atteint très vite le palais de Carthage, où elle déclenche un mouvement de panique. Croyant à une attaque terroriste ou à une tentative de coup d'État, Ben Ali déclare l'état de siège et transfère tous les pouvoirs à l'institution militaire, qui décide d'envoyer les commandos de l'armée pour reprendre le contrôle de la situation. Tarhouni tente alors le tout pour le tout. II demande et obtient l'aide de la Brigade nationale d'intervention rapide (BNIR) et de la redoutable Unité spéciale de la garde nationale (USGN), en s'appuyant sur ses fameuses « instructions d'en haut ». Persuadé qu'une terrible conspiration se trame, le général Ali Seriati, chef de la garde présidentielle, explique à Ben ali qu'il n'est plus en mesure de garantir sa sécurité. À 17h47, l'avion du chef de l'État s'envole pour Djeddah.

Avant de remettre ses otages à l'armée, une heure après la fuite du dictateur, Tarhouni, qui craint une volte-face des nouvelles autorités de la transition, fait en sorte que la scène soit filmée et diffusée immédiatement sur les réseaux sociaux. Les militaires ne pourront plus revenir en arrière, ils ne relâcheront pas les Trabelsi. Et Ben ali sera dans l'impossibifité de revenir dès le lendemain, comme il en avait initialement l'intention...

POLICE, ARMÉE, GARDE NATIONALE: QUI FAIT QUOI?


Créée en 1980, après les événements de Gafsa, l'Unité spéciale de la garde nationale (USGN) relève, comme son nom l'indique, de la garde nationale, l'équivalent de la gendarmerie. Cette force spéciale, qui compte environ 170 hommes basés à Bir Bouregba, à une cinquantaine de kilomètres de Tunis, est structurée sur le modèle des Navy Seals américains, avec lesquels elle collabore. Elle Intervient en zone rurale, tandis que la brigade antiterrorisme (BAT) a compétence en zone urbaine. L'USGN a été sollicitée presque autant que la BAT dans la guerre contre le terrorisme. À son tableau de chasse figurent notamment l'interception et l'élimination de Loqman Abou Sakhr, le chef algérien de la katiba Oqba Ibn Nafâa, tombé dans une embuscade avec huit de ses complices à Sidi Aich, dans le gouvernorat de Gafsa, le 28 mars. Loqman était responsable de l'essentiel des attaques meurtrières contre les militaires tunisiens, au mont Chaâmbi. Enfin, l'armée possède elle aussi ses commandos, le Groupe des forces spéciales, qui ont mené l'assaut victorieux contre l'un des sanctuaires des jîhadîstes, au Jebel Salloum, fin avril. 


BRIGADE ANTITERRORISTE TUNISIENNNE

BRIGADE ANTITERRORISTE TUNISIENNNE

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