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lundi 6 juillet 2020

La guerre froide entre le président et Ghannouchi


Entre le président de la République, universitaire légaliste attaché ses prérogatives, et celui de l’Assemblée, vieux leader politique madré et envahissant, le bras de fer se durcit.


Ghannouchi
Ghanouchi face au président Kaies Said 
Quelle mouche a donc piqué l’ancien dirigeant d’Ennahdha Abou Yaareb el-Marzouki quand il a appelé sur les réseaux sociaux, le 14 juin, à un jugement populaire symbolique de Kaïs Saïed ? Le professeur de philosophie, proche de Rached Ghannouchi, titulaire du perchoir, accuse le président de la République de « détruire les institutions de l’État au moyen de ses prérogatives et de ne pas respecter la volonté des citoyens exprimée par les urnes et la révolution ». En somme, de trahison. Cette attaque en règle illustre les désaccords profonds en matière de conception et d’exercice du pouvoir entre le locataire de Carthage et celui du Bardo. 

Les deux hommes sont les figures de proue de la législature qui a débuté en octobre 2019. Entre la révolution et la présidentielle de 2019, ils avaient été amenés à se rencontrer occasionnellement. Leurs échanges avaient surtout porté sur la Constitution, alors en cours de rédaction, et sur l’idée, chère à Kaïs Saïed, de contraindre les hommes d’affaires corrompus à investir dans les régions défavorisées. La relation est policée mais distante. « Au fond, l’intellectuel et le chef de parti n’avaient pas grand-chose à se dire », se rappelle le témoin d’une rencontre.

À l’époque, Ghannouchi évalue mal la détermination de Saïed. Comme l’ensemble de la classe poli- tique, il sous-estime l’audience de cet expert en droit constitutionnel. Et découvre avec surprise, dans les huit mois qui précèdent les élections de 2019, que Saïed caracole en tête dans les sondages, figurant systématiquement dans le duo de tête. Pourtant, le président d’Ennahdha opte pour le déni. Là encore à l’unisson avec les autres partis, qui considèrent que le phénomène Saïed ne saurait bouleverser les équilibres politiques. Au lendemain du premier tour, il est trop tard. « Quand les événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs », disait l’homme politique français Georges Clemenceau au début du XXe siècle. Aussi, Ennahdha se découvre une passion pour Saïed dans l’entre- deux tours : les militants l’appellent par son prénom pour donner l’illusion d’une proximité et en font leur champion. Le professeur remporte la présidentielle avec 73 % des suffrages exprimés, sans qu’Ennahdha ait réellement pesé sur les résultats. Aux législatives, le parti de Ghannouchi subit un net recul, même s’il décroche le plus grand nombre de sièges, et parvient à faire élire son leader au perchoir, convaincu que c’est le poste le plus stratégique pour tenir tête à Carthage.

Ce malentendu fondateur s’est mué, au fil des mois, en bras de fer permanent entre deux hommes que tout oppose. Le pragmatique leader islamiste, fort de plus de quarante ans d’expérience politique, pense ne faire qu’une bouchée de l’universitaire légaliste et pédagogue. Ghannouchi est d’autant plus sûr de lui que Saïed ne dispose d’aucun parti pour l’épauler. Aussi le titulaire du perchoir fait-il jouer pleinement ce qu’il pense être son atout pour s’imposer comme un président bis. Dès le début de la mandature, Ghannouchi dote la présidence de l’ARP d’un cabinet et ne se gêne pas pour s’immiscer dans la politique étrangère de la Tunisie, qui, avec la Défense, est pourtant du seul ressort du chef de l’État. Mais le leader d’Ennahdha bute pour l’heure sur l’état de grâce dont semble toujours bénéficier Saïed. Chaque offensive du premier renforce la popularité du second : 64,6 % des Tunisiens se disent satisfaits de l’action du président, quand 73,6 % désapprouvent celle de Ghannouchi. « Le cheikh n’a pas de prise sur Kaïs Saïed, élu au suffrage universel et qui dispose, en vertu de la Constitution, de l’arme ultime de la dissolution », analyse un député du bloc de la Réforme nationale.

Propos incendiaires

Imperturbable, le président de la République profite de ses rares prises de parole pour remettre les pendules à l’heure, comme lorsqu’il lâche, à l’occasion de ses vœux au peuple pour l’Aïd, que, « sur son territoire et en dehors, la Tunisie a un seul président ». La mésentente profonde entre « l’intello » et « le politique » tient aussi à la conception que chacun se fait de la souveraineté, chère aux deux hommes. Quand le président de l’ARP l’interprète comme un chèque en blanc accordé au Parlement, celui de la République oppose une lecture plus présidentialiste de la Constitution, qui, dit-il, lui accorde des prérogatives bien plus larges que la sécurité nationale et la diplomatie. Ce hiatus explique sans doute la harangue de Saïd Ferjani, député et compagnon de route de Rached Ghannouchi, à l’adresse de Kaïs Saïed, le 11 mai : « Êtes-vous en train de mettre en place une organisation parallèle ? Vos sympathisants aiguisent les couteaux pour faire chuter le Parlement et le gouvernement sans la moindre réaction de votre part ! » Derrière les propos incendiaires transparaît la crainte de Ghannouchi de perdre le contrôle de l’ARP. Le fondateur d’Ennahdha ne peut s’y résoudre, pas davantage qu’il ne peut concevoir la mise à l’écart de son parti de la conduite des affaires publiques. Ennahdha a siégé dans presque tous les gouvernements depuis la révolution.


« Le gouvernement est un enjeu, confirme le politologue Karim Bouzouita. Ennahdha y participe, mais le chef de l’exécutif a été choisi par le président de la République et lui seul. » Aussi, en dépit de la crise entre Carthage et Le Bardo, les partis détenteurs d’un portefeuille ministériel ne franchissent pas la ligne jaune. Tous claironnent leur appartenance à une coalition qui soutient le président, coordonnée depuis La Kasbah par le chef de gouvernement, Elyes Fakhfakh, qui doit sa désignation à Kaïs Saïed, lequel a dérogé aux règles de la démocratie en éliminant du tour de table Qalb Tounes, pourtant deuxième force de l’ARP. Un déni de démocratie ? Les partisans du chef de l’État y voient plutôt le signe d’une rectitude morale. « Pour lui, l’intégrité prime, explique l’un d’eux. Il a écarté les partis dont les dirigeants font l’objet de poursuites », allusion à Nabil Karoui, président-fondateur de Qalb Tounes. La manœuvre a un temps déstabilisé Rached Ghannouchi, habi- tué aux jeux d’appareils, à la stratégie du consensus et à des chefs du gouvernement conciliants. Le patron d’Ennahdha n’a pas hésité à faire savoir qu’il ne comptait en aucun cas se laisser imposer des réformes, menaçant de bloquer des projets gouvernementaux à l’Assemblée ou d’abroger les décrets-lois qui ont permis à Fakhfakh de gérer l’urgence du Covid-19. 

Stratégie double tranchant

La partie n’est donc pas finie entre les « deux présidents », qui auront encore des occasions de croiser le fer. Kaïs Saïed entend jouer pleinement son rôle, fait savoir Carthage, rappelant qu’il ne s’est pas ingéré dans les affaires de l’Assemblée quand elle a examiné, au début de juin, une motion – qui sera rejetée – réclamant des excuses et des dédommagements à la France pour ses crimes pendant la période coloniale. Quelques jours plus tard, l’ancien enseignant était à Paris pour une visite de quarante-huit heures au cours de laquelle il a loué et mis en avant l’amitié tuniso-française. En attendant des jours meilleurs, Rached Ghannouchi, lui, fait profil bas et continue de manœuvrer
pour intégrer Qalb Tounes et la Coalition d’El Karama au gouvernement. Une stratégie à double tranchant : l’intercession d’Ennahdha en faveur des extrémistes de Seifeddine Makhlouf pourrait sceller le sort d’un parti accusé d’être trop conciliant avec les salafistes. À moins que, là encore, le jeu partisan ne l’emporte sur la politique. Contesté au sein même d’Ennahdha, Rached Ghannouchi pourrait alors trouver dans un remaniement une diversion opportune pour faire oublier les controverses domestiques.



dimanche 31 mars 2019

Des vehicules neufs dans un pays en crise pour un sommet arabe

Béji Caïd Essebsi s'offre des 4x4 GMC pour le Sommet arabe


Dans le cadre du sommet arabe ou tous les dictateurs et hommes politiques seront présent et dans un cadre de crise financière du pays, le président Beji sait offert sur le budget de la présidence une flotte de 34 véhicules américains tout neufs pour la somme de 3 millions et demi de dinars. Les contribuables peuvent dire merci. 















mardi 19 décembre 2017

Le dictateur Ben ali est de retour bientôt en Tunisie ?

Béji Caïd Essebsi : « Ce n’est pas un crime d’avoir travaillé avec Ben Ali »

En visite à Paris la semaine du 11 décembre, le président tunisien, Béji Caïd Essebsi, 91 ans, a rencontré Emmanuel Macron, qu’il recevra à Tunis en janvier 2018. Il revient pour Le Monde sur l’état de son pays, six ans après le déclenchement de la révolution qui a chassé Ben Ali du pouvoir.


D’anciens collaborateurs de Ben Ali ont fait leur retour au gouvernement récemment. C’est l’ordre ancien qui revient ?

Et ceux qui ont travaillé avec Bourguiba, on va les exclure ?
Quand Ben Ali était au pouvoir, 2 millions de Tunisiens travaillaient avec lui. On ne va pas les exclure. Chaque Tunisien a le droit de participer à la vie de son pays s’il n’a pas été l’objet d’une condamnation. Ce n’est pas un crime d’avoir travaillé avec Ben Ali, sinon on leur enlève la nationalité. Et ça, personne d’autre que la justice ne peut le faire.

Au moment où votre premier ministre, Youssef Chahed, a lancé une chasse à la corruption, une loi a amnistié la corruption administrative. N’est-ce pas contradictoire ?
Je suis l’auteur de cette loi. Elle ne vise que les fonctionnaires compétents qui ont exécuté des instructions directes et irréfragables de l’Etat de l’époque. On n’a pas amnistié des gens qui ont détourné de l’argent de l’Etat. Cette loi de réconciliation vise à profiter de l’expérience des hauts fonctionnaires qui restaient les bras croisés car ils avaient peur d’être punis.

En septembre, vous avez critiqué durement l’Instance vérité & dignité (IVD), symbole de la transition politique. Que lui reprochez-vous ?
L’IVD n’a pas de quoi être fière de son rendement. A mon avis, elle n’a pas rempli son rôle de justice transitionnelle. C’est une instance légale, je respecte son existence, mais elle n’est pas constitutionnelle. Elle partira au terme de son délai fixé par la loi, en 2018.

On vous reproche de présidentialiser le régime...

Je suis responsable du respect de la Constitution. Nous n’avons pas de système présidentiel. L’exercice de mon mandat est soumis au contrôle populaire. Il n’y a donc aucune chance que le système actuel débouche sur un présidentialisme. Personnellement, je suis pour un système présidentiel bien contrôlé pour éviter la dérive présidentialiste que nous avons connue sous Ben Ali et Bourguiba.

Vous présenterez-vous à la présidentielle de 2019 ?
[Rires] Quand je me suis présenté, j’avais 88ans, et à la fin de mon mandat, j’en aurai 93. Je suis quelqu’un de sérieux. Mes obligations vont jusqu’en 2019, et l’avenir est à Dieu.

Votre fils, Hafedh Caïd Essebsi, dirige Nidaa Tounès, la principale composante de la majorité gouvernementale. N’est-ce pas le début d’une dérive dynastique ? 
Il faudrait qu’il soit élu pour cela. Il n’a pas hérité le parti de moi, il a été désigné par un congrès à Sousse. Si les responsables de Nidaa Tounès ne sont pas contents de lui, ils n’ont qu’à le renvoyer.

Les élections locales, prévues le 17 décembre, ont été reportées au 25 mars 2018. Et maintenant, on parle d’un nouveau report. Est-ce normal, six ans après la révolution ?
Je suis pour des élections le plus rapidement possible. Si elles n’ont pas pu se tenir le 17 décembre, c’est parce que l’instance électorale n’était pas au complet. Maintenant, certains partis réclament un report. Pour moi, il ne faut pas que cela dépasse le mois d’avril. Je vais m’y employer.

Vous vous êtes engagé à faire adopter deux réformes en faveur de l’égalité femmes- hommes. Les islamistes d’Ennahda vont-ils l’accepter ?
Concernant le mariage des Tu- nisiennes à des non-musulmans, le ministère de la justice a retiré la circulaire de 1973 [qui obligeait les hommes non musulmans à se convertir à l’islam avant le mariage]. Au sujet de l’égalité d’héritage, j’ai créé une commission qui va préparer les textes appropriés. Pour le moment, Ennahda n’a rien dit, mais je ne pense pas qu’ils y verront un inconvénient majeur. La Constitution de 2014 pose les bases d’un Etat civil, pas religieux. Je ne reviendrai jamais sur ma promesse, car sans promotion de la femme, il ne peut pas y avoir de démocratie.

Cette année, il y a eu des manifestations au Kef, à Tataouine. Est-ce qu’une deuxième révolution, sociale celle-là, est possible ?
Nous souffrons malheureusement d’un chômage important : 628 000 personnes, dont 250 000 titulaires de diplômes supérieurs. Si vous ajoutez à cela des régions de l’intérieur marginalisées, tous les ingrédients d’un malaise social sont réunis. Ces mouvements sont naturels. La révolution a réalisé la liberté d’expression. Mais la dignité, c’est aussi le travail. Seulement, nous ne pouvons pas tout régler d’un coup de baguette magique.

La Libye est-elle toujours une menace sécuritaire pour vous ? 
Cela a été le cas. Nous avons une frontière commune de 450 km qui n’était pas très sécurisée. Nos relations étaient amicales et intenses par le passé. Mais il y avait un Etat libyen à l’époque. Aujourd’hui, il n’y a plus que des groupuscules armés. En 2015, nous avons subi trois attentats dus à des infiltrations. Aujourd’hui, la frontière est sous contrôle.

Selon l’ONU, 5 500 Tunisiens ont rejoint des groupes extrémistes comme l’organisation Etat islamique ou Al-Qaida...
C’est exagéré. Il y en a 2 000 environ. C’est trop évidemment, mais maintenant, les choses sont maîtrisées. En cas de retours, ces personnes sont soumises à la loi. Beaucoup sont en état d’arrestation ou en résidence surveillée

lundi 13 novembre 2017

Le faux héritier de Bourguiba

TUNISIE

Présidentialisation du régime, propagande présidentiel dans les medias, autorité de l’État, réformes sociétales non radicales... Trente ans après le putch du dictateur Ben ali, le style de gouvernance de Béji Caïd Essebsi rappelle de plus en plus celui de son venerable mentor Bourguiba dont il aimerais prendre ca place.
2 ans apres avoir été élus, nous devons partir d’une évidence fondamentale, celle de savoir quelle est la volonté de l’électeur qui nous a mandatés.

Ses demandes sont manifestes : emprunter la voie du développement et de la démocratie, réussir le processus transitoire dans le cadre d’un État civil qui ne tourne pas le dos aux acquis et où tout le monde se soumet à la loi », déclarait Béji Caïd Essebsi (BCE) dans un entretien au journal Essahafa daté du 6 septembre. Et d’ajouter : « Le régime semi-parlementaire ne convient pas à la Tunisie, le régime présidentiel est mieux accepté par la majorité du peuple. » Cette mise au point du chef de l’État n’aurait pas juré – du moins dans son aspect légaliste et moderniste – dans la bouche de Habib Bourguiba, destitué par Zine el-Abidine Ben Ali le 7 novembre 1987. Trente ans après, l’ombre du Combattant suprême plane toujours sur la Tunisie, et plus particulièrement depuis que le président de 90 ans de la République, qui, après avoir été son disciple, semble aujourd’hui tenté de perpétuer non seulement son héritage, mais aussi son mode de gouvernance vertical. Quitte à faire quelques entorses au régime semi-parlementaire consacré par la nouvelle Constitution, même s’il prend soin de distinguer, à l’intention de ceux, nombreux, qui rejettent le pouvoir personnel, dérive autoritaire présidentialiste et régime présidentiel.

À son retour aux affaires, en 2011, BCE s’est d’emblée posé comme un « disciple de Bourguiba, un produit de son école », imitant son mentor jusque dans la façon de s’exprimer – un mélange d’arabe et de dialecte –, en maniant à la fois l’humour truculent et la gravité. « Au style, il faut ajouter l’habileté politique assumée, analyse Leyla Dakhli, chargée de recherche au CNRS. BCE se sait stratège et en fait état régulièrement. Il revendique un pragmatisme constant, au nom de l’expérience. Comme Bourguiba, il veut dompter la réalité, n’hésitant pas à recourir à la “force”, celle de son autorité et éventuellement celle de l’État, pour parvenir à ses fins. Car ce qui est au centre, c’est bien l’État. Dès qu’il a surgi dans le débat politique postrévolution, BCE a inscrit au cœur de son discours l’État, son prestige, sa prestance même. » Aussi BCE se voit-il comme un homme de la continuité, non pas du régime Ben Ali mais d’un bourguibisme centré sur haybet el-dawla, l’autorité et le prestige de l’État. C’est pourquoi celui qui a démarré sa campagne électorale de 2014 par une visite au mausolée de Bourguiba, à Monastir, semble vouloir « représidentialiser » le régime et se donner une plus grande marge de manœuvre. Sachant qu’elle ne lui sera pas accordée, il est passé à l’offensive avec les moyens dont il dispose.

PASSAGE EN FORCE. Dès 2015, BCE lance la loi de réconciliation économique de force, qu’il paraphera le 24 octobre 2017 après deux ans de bras de fer avec une société civile qui l’a contraint à revoir son projet initial, devenu la loi dite de réconciliation administrative, pour n’en conserver que les dispositions concernant les agents de l’État ou assimilés. Désormais, ceux d’entre eux qui sont l’objet de poursuites bénéficient d’une amnistie à condition qu’aucune corruption ne soit prouvée, qu’ils n’aient pas perçu de pots-de-vin ou tiré un enrichissement illicite de leur fonction. « Finalement, on amnistie des innocents », ironise une sympathisante du collectif citoyen Mnech Msamhine (« nous ne pardonnons pas »), qui refuse que les corrompus soient blanchis et s’insurge contre ce qu’il considère comme un passage en force de BCE. Depuis le lancement de cette initiative, présentée comme la concrétisation d’une promesse électorale faite aux militants de son parti, Nidaa Tounes, le locataire de Carthage a pris soin de préciser ses intentions. Elles ont été réitérées dans un communiqué de la présidence à l’issue de la signature du texte : « Cette nouvelle loi vise à asseoir un climat favorable à la libération des initiatives au sein de l’Administration, à la promotion de l’économie nationale et au renforcement de la confiance dans les institutions de l’État. » (ont se demande encore aujourd'hui de quel promotion il parle ! Cela n’a pas pour autant atténué la désapprobation d’instances d’observateurs comme les ONG I Watch ou Mourakiboune, ainsi que de nombreux partis tels que le Courant démocrate (social-démocrate), le Front populaire (extrême gauche) et Al Joumhouri (centre). Tous dénoncent la non-constitutionnalité d’une loi contraire au processus de justice transitionnelle et qui, selon le député du Courant démocrate Ghazi Chaouachi, aurait été arrachée par « un jeu de pressions de l’exécutif » à l’Instance provisoire de contrôle de la constitutionnalité des lois. Paradoxalement, BCE a pu compter sur les voix des islamistes, qui, à l’origine, y étaient le plus farouchement opposés. Mais l’alliance gouvernementale nouée entre Nidaa Tounes, fondé par BCE, et Ennahdha ainsi que la pratique systématique du consensus ont permis de dépasser les désaccords.

POSTÉRITÉ. Pour BCE, ce succès est une manière d’affirmer son leadership sur la classe politique, au point que ses détracteurs le soupçonnent de vouloir briguer un second mandat en 2019. Le président n’a pas répondu à ces allégations et sait que son âge – il aura 91 ans le 29 novembre – joue contre lui. Néanmoins, il n’a jamais caché ses réserves à l’égard du régime semi-parlementaire, auquel il impute l’inertie générale, la panne économique et les blocages liés aux atermoiements des partis politiques. Et BCE n’est pas le seul à s’interroger sur le régime hybride adopté par la Tunisie, défendu et voulu par les islamistes. « Il nous faudrait un régime totalement présidentiel ou complètement parlementaire », affirme pourtant de son côté Lotfi Zitoun, proche de Rached Ghannouchi et qui incarne l’aile modérée d’Ennahdha. Pour BCE, la séparation des pouvoirs, qui ne laisse au président que des prérogatives en matière de défense et de diplomatie, est trop drastique niveau pouvoir sur la classe politique et confère une indépendance excessive aux instances constitutionnelles. Des arguments qui n’ont pas manqué de susciter une controverse. « Il s’attaque en vérité à ce qui constitue la substance même du régime démocratique, à savoir l’existence de pouvoirs et de contre-pouvoirs, sans lesquels il ne peut y avoir ni pluralisme ni liberté politique », a répliqué un collectif de gauche. Un amendement de la Constitution est possible, mais, selon Ahmed Néjib Chebbi, cofondateur du parti Al Joumhouri, cette idée serait surtout consécutive aux déboires de Nidaa Tounes, qui a perdu la majorité à l’Assemblée.

Pour reprendre la main, le président se crée aussi des pseudo opportunités. En juin 2016, il a été à l’origine de la formation d’un gouvernement d’union nationale réuni autour d’une feuille de route dite de Carthage. Il a ainsi pu manigancer contre le chef du gouvernement, Habib Essid, au profit de Youssef Chahed, son disciple au sein du parti Nida tounes. Une manière, selon certains, d’imposer sa propre autorité. Lors du dernier remaniement, en septembre 2017, il a « récupéré » les ministères régaliens – Défense, Affaires étrangères, Justice et Intérieur – en les confiant à des indépendants qui lui sont proches. Parallèlement, il a mis plus que jamais ses pas dans ceux de Bourguiba en relançant, en août un pseudo débat sur l’égalité dans l’héritage, une mesure que le Combattant suprême n’a jamais réussi à imposer, puis en faisant abroger le mois suivant la circulaire 73, qui interdisait le mariage d’une Tunisienne avec un non-musulman – deux mini- révolutions dans un pays musulman paternaliste. Opération séduction pour récupérer un électorat qui n’a pas accepté l’alliance avec les islamistes ? Peut-être. Mais aussi volonté d’imposer des mini réformes sociétales majeures pour calmer la plebe. Car BCE, en bon héritier de Bourguiba, reste attaché à des fondamentaux modernes, malgré son entente avec Rached Ghannouchi et Ennahdha, laquelle, jusqu’à sa restructuration en parti civil, vouait Bourguiba aux gémonies et lui refusait la miséricorde accordée aux défunts. Une alliance à la fois tactique et stratégique, car BCE sait mieux que quiconque les ravages de la bipolarisation exacerbée – il était aux premières loges lors de la « guerre » fratricide entre les partisans de Bourguiba et ceux de Salah Ben Youssef (nationaliste panarabiste), en 1957. Il n’a pas oublié non plus que le système de parti unique a beaucoup nui au pays. S’il ne remet en question en aucun cas le pluralisme politique, BCE, en vieux briscard, n’en appelle pas moins de ses vœux la création d’un pôle politique rassemblant les groupes issus du délitement de Nidaa Tounes et à même de tirer profit des tiraillements internes des islamistes.

Politique, économique, constitutionnelle et sociétale, la fausse reprise en main du président, si tant est qu’il ait perdu celle-ci, est large et non effective. BCE affirme son leadership en multipliant les belles paroles, passant parfois en force dans différents domaines de Bourguiba. Et s’il n’est pas certain qu’il inscrive son action dans la perspective de la présidentielle de 2019, il est en revanche certain que le chef de l’État, par les mini réformes qu’il a lancées, entend laisser son empreinte et entrer dans la postérité à la manière d’un Bourguiba, dont il a fait remettre en place, au centre de Tunis, en mai 2016, la statue équestre. Tout un symbole d'un passé lointain qui na plus d'avenir dans la Tunisie d'aujourd'hui.






dimanche 17 janvier 2016

Où en est la révolution de Jasmin ?

La Tunisie en 2015


11 millions de Tunisiens
50,7 % de la population a moins de 30 ans
15 % de la population a plus de 60 ans
Taux de fécondité : 2,2 enfants par femme
Taux d’alphabétisation : 81,7 %
Taux de chômage chez les jeunes diplômés : 30 à 35 % Taux de croissance : 1 %
Dette publique : + 58 % en quatre ans Investissements : - 21 % en 2014 par rapport à 2013
1,5 million de Tunisiens vivent sous le seuil de pauvreté




Tunisie
Avocat estimé et initiateur du Front populaire, Chokri Belaïd est assassiné le 6 février 2013. Ce meurtre entraîne une grève générale et des remaniements au gouvernement, accusé de laxisme face aux islamistes. 

En 2010, la Tunisie déclenchait les Printemps arabes, en se soulevant contre le dictateur Ben Ali. Aujourd’hui, malgré le terrorisme et la récession économique, le pays est le seul à garder le cap de la transition démocratique pour le moment.
Cette expression qui désigne la chute du régime autoritaire du dictateur Ben Ali (1987- 2011) n’a jamais suscité autant de débats et de réactions âpres et contradictoires. Il faut dire que depuis cinq ans, le désenchantement est perceptible à tous les niveaux de la société tunisienne. Rappelons, pourtant, que l’expression « révolution de Jasmin » renvoie à un autre moment politique majeur de l’histoire tunisienne. Elle désignait en effet jusqu’alors le coup d’État de Ben Ali commis le 7 novembre 1987. Appelé également « coup d’État médical » ou encore tahawwul al-mubarak (le « changement salutaire »), il a conduit à la destitution de Bourguiba, jugé vieillard impotent et sénile, par son Premier ministre.

Cette première révolution de Jasmin a instauré de nouvelles pratiques de gouvernance – le clientélisme, la corruption, le népotisme et la répression – qui ont duré vingt-trois ans, jusqu’à l’immolation en 2010 d’un jeune chômeur de 27 ans, Mohamed Bouazizi, originaire de Sidi Bouzid. Ce marchand ambulant de fruits et légumes s’était vu confisquer sa marchandise car il n’avait pas pu produire l’autorisation officielle qui lui permettait de vendre sur la place publique. Ce « fait porteur d’avenir »1 a abouti au départ stupéfiant et inespéré de Ben Ali et de sa famille le 14 janvier 2011, date de l’an I de la révolution tunisienne, vers l’Arabie saoudite. L’expression « révolution de Jasmin » renvoie donc à deux moments antinomiques : celui des temps sombres du régime policier de Ben Ali et celui de l’espérance révolutionnaire liée à la chute du dictateur honni.

L’ÉMERGENCE D’UNE SOCIÉTÉ CIVILE

Revenons à Mohamed Bouazizi, figure emblématique et héroïque de la résistance tunisienne. Son acte suicidaire, accompli publiquement, est devenu un acte fondateur qui, une fois connu et médiatisé par les réseaux sociaux, a entraîné un mouvement social qui a fini par atteindre la capitale le 27 décembre 2010.

Mais les émeutes populaires de l’hiver 2010-2011 s’inscrivent dans une histoire ponctuée depuis l’indépendance par des crises majeures. Entre 1978 et 1984, sous Bourguiba, la Tunisie a connu deux crises marquées par des révoltes populaires et réprimées par l’armée2. En 2008 encore, sous Ben Ali, les révoltes du bassin minier de Gafsa ont mobilisé de larges pans de la population et peuvent apparaître comme la répétition de 2010-2011.

L’histoire de ces mouvements permet de mieux comprendre l’émergence d’une société civile tunisienne, actrice majeure de la prise en main de la contestation. Dévoilée dans ses formes politisées, militantes et citoyennes, elle est le produit d’un réseau d’organisations qui, à la fin des années 1970, et malgré la répression systématique des régimes autoritaires de Bourguiba et de Ben Ali, a tissé patiemment sa toile dans les milieux académiques, syndicaux, les corporations professionnelles et dans les classes moyennes. Ce sont ces organisations civiles (le « quartet ») qui ont reçu le prix Nobel de la paix en 2015. L’inscription du mouvement contestataire dans la société tunisienne au cours de ces quatre dernières décennies et la maturité citoyenne de la société civile expliquent, en partie, l’effondrement rapide du régime dictatorial de Ben Ali. Car 28 jours ont suffi à mettre fin à une dic- tature qui semblait solidement arrimée à un système complexe d’allégeances et au soutien des démocraties occidentales. Jusqu’au 14 janvier 2011. Les dirigeants occidentaux voyaient dans la Tunisie de Ben Ali le bon élève du monde arabe : le seul État du Maghreb qui assurait la stabilité sécuritaire et la politique de soutien antiterroriste et qui offrait les conditions idéales de séjour pour les touristes européens.

Ils étaient en cela sensibles à la fameuse « exception tunisienne » tant vantée par Ben Ali. Celle-ci reposait principalement sur un modèle économique performant, moderne et intégré dans le réseau d’échanges mondiaux ; sur le Code de statut personnel de 1956 qui accorde à la femme tunisienne une émancipation inégalée dans le monde arabe ; enfin sur l’éducation très poussée du peuple tunisien.

Mais depuis 2011, par effets de miroirs inversés, cette exception tunisienne ne repose plus sur les instrumentalisations idéologiques de Ben Ali, mais sur un constat objectif à l’échelle géopolitique. La Tunisie semble bien, en effet, être le seul pays arabe à avoir réussi sa transition démocratique. Entre le chaos libyen, la reprise en main féroce du pouvoir par l’armée égyptienne, la répression à Bahreïn, la remise en question tragique des États syrien, irakien et yéménite et l’avancée inexorable de l’État islamique, la Tunisie apparaît comme le seul pays à maintenir un équilibre fragile entre volonté démocratique et vieux réflexes autoritaires.

En effet, depuis la fuite de Ben Ali, la Tunisie peut se prévaloir à la fois de l’adoption, le 26 janvier 2014, de la constitution la plus démocratique du monde arabe et de l’exercice réussi, transparent et incontestable, de deux scrutins nationaux (législatif en octobre 2014 et présidentiel en décembre 2014). Cette singularité dans le paysage politique régional ne cesse d’être interrogée par les observateurs politiques. Mais les Tunisiens eux-mêmes, partagés entre le vertige de la liberté retrouvée et les réalités économiques et sociales bien éloignées des mensonges de la propagande de la dictature, laissent exprimer des inquiétudes doloristes sur les années de révolution.

Même la reconnaissance internationale avec l’attribution du prix Nobel de la paix au Quartet semble, curieusement, être un non-événement pour la population. C’est que la Tunisie de l’après-révolution en 2011 ne ressemble plus guère aux représentations idéales tant vantées sous le régime de Ben Ali. Les réalités économiques, territoriales, politiques émergent dans leurs fractures, leurs inégalités, leurs impasses et laissent voir le chômage endémique et alarmant d’une jeunesse diplômée, la pauvreté extrême de régions enclavées et oubliées par les politiques de développement et la menace terroriste alimentée notamment par la frontière libyenne devenue dangereuse. Elles révèlent également une classe politique tâtonnante et expérimentant, dans l’urgence sécuritaire et la protection des institutions de l’État, la démocratisation dans toutes ses difficultés et ses défis.

ENNAHDA AU POUVOIR

Le 23 octobre 2011, une Assemblée nationale constituante (ANC) fut élue avec la lourde tâche de rédiger une nouvelle Constitution et de désigner un gouvernement provisoire. Les débats entre les jeunes députés ont été diffusés par la télévision nationale et ont cristallisé les clivages de la nouvelle scène politique. Les questions concernant la séparation des pouvoirs constitutionnels, le statut des femmes, la place de la charia, le choix des modes électoraux, l’identité nationale, la justic transitionnelle et la sécurité de l’État ont occupé le débat public dans une transparence brutale.

Ce long chemin vers la démocratisation a laissé apparaître des configurations inédites. Premier paramètre : l’installation d’un acteur politique nouveau, le parti islamiste tunisien Ennahda. Créé en 1981, longtemps interdit et réprimé, il est revenu en force. Légalisé le 1er mars 2011 par le gouvernement d’Union nationale tunisien, il a obtenu la majorité relative (90 sièges sur 210) aux élections de l’Assemblée nationale constituante sur un programme de moralisation religieuse de la vie politique et de lutte anticorruption. C’est une Tunisie islamo-conservatrice inconnue et/ ou ignorée de la Tunisie laïque et progressiste qui a fait entendre sa voix et fait une entrée fracassante sur la scène politique tunisienne. Fortement inspiré des Frères musulmans égyptiens et auréolé de son lourd tribut payé par son opposition au pouvoir, Ennahda place l’islam politique au cœur de l’échiquier tunisien en déchaînant les craintes et les fantasmes de la part de l’opinion progressiste et laïque et les espoirs d’une vie meilleure de la part de son électorat.

La configuration géopolitique voisine, telle qu’elle s’est dessinée, en 2012-2013, avec la chute de Kadhafi en Libye et la présidence de Morsi en Égypte, a laissé craindre un scénario semblable pour la Tunisie. Pourtant Ennahda, avec son leader Rached Ghannouchi, a joué la carte de la pluralité et du pragmatisme politique.

Le gouvernement provisoire formé en décembre 2011, avec à sa tête Hamadi Jebali puis Ali Larayedh, était un gouvernement de coalition, appelé troïka. Ennahda y a en effet associé les deux autres partis les plus hostiles à l’ancien régime de Ben Ali : le CPR (Congrès pour la république) et Ettakatol (parti social- démocrate fondé en 1994). Mais le parti a multiplié les maladresses et les incompétences. Son inexpérience de la gestion politique et économique a alimenté un ressentiment diffus à l’échelle nationale.

Même si le gouvernement s’est voulu non partisan et a tenté de s’adapter à une demande sociale de
pluralité politique, la critique a été très sévère. Tout au long de l’année 2013, manifestations et contestations de rue ont réclamé le retrait d’Ennahda de la scène politique. Ce retrait du gouvernement eut lieu après l’adoption de la nouvelle Constitution le 26 janvier 2014. Les deux années d’Ennahda au pouvoir ont marqué la conscience politique de la Tunisie post- révolutionnaire comme un épisode de gouvernance anxiogène et alarmant. Pourtant, l’histoire retiendra la conjugaison inédite d’un parti islamiste prêt à partager le pouvoir (et qui a toujours défendu son positionnement démocrate) avec d’autres partis libéraux. La convergence de ces forces politiques a certainement contribué à éviter la fracture nationale tant redoutée au cours des deux premières années qui ont suivi la chute de l’ancien régime.

Le deuxième paramètre est celui de l’expérience de la violence terroriste et de la crise économique. Sortis de la logique sécuritaire et de la régulation de l’ordre, longtemps garanties par la police politique du régime autoritaire, les Tunisiens ont fait l’expérience, sur la scène politique, de la violence brutale et de l’affirmation décomplexée des salafistes radicaux. La violence des prêches dans les mosquées intégristes, l’assaut de l’ambassade américaine le 14 septembre 2012 par des militants salafistes, les assassinats de Chokri Belaïd (6 février 2013) et de Mohamed Brahmi (25 juillet 2013), deux hommes politiques connus pour leur opposition aux islamistes, ont plongé le pays dans une anxiété profonde et une stupeur médusée.

Les partis au pouvoir ont été accusés de connivence, de laxisme, et l’aile ultraconservatrice d’Ennahda fut directement accusée d’avoir commandité les assassinats. Ils sont également considérés comme les principaux responsables de la détérioration de la situation sécuritaire. Quoi qu’il en soit, le pays doit faire face aux attaques meurtrières des groupes djihadistes du mont Chaambi (à l’ouest de la Tunisie) et à la dangerosité de la frontière libyenne demeurée ouverte jusqu’aux derniers attentats de novembre 2015.

À LA CROISÉE DES CHEMINS

Cette frontière qui, jusqu’à la chute de Kadhafi représentait un des espaces économiques les plus dynamiques et florissants du Maghreb, s’est transformée en quelques années en un lieu de passages et de trafics maffieux en tout genre, notamment d’une partie de l’arsenal de la défunte armée de Kadhafi. Par la suite, les attentats meurtriers du musée du Bardo (18 mars 2015), Sousse (26 juin) et de Tunis (24 novembre) ont montré l’extrême vulnérabilité de la Tunisie dans un contexte de djihadisme mondialisé.

Aujourd’hui, si la Tunisie semble le seul pays du monde arabe à poursuivre sa transition politique dans un jeu d’équilibriste périlleux, elle est également le pays de la région qui fournit le contingent le plus important des candidats djihadistes partis s’entraîner en Syrie, en Irak puis dans la Libye toute proche. Longtemps étouffée par la propagande d’État qui présentait la menace terroriste comme un phénomène extérieur à la Tunisie, la société découvre, frappée de stupeur, une jeunesse prête à en découdre et installée dans des logiques de combat qui dépassent les frontières nationales.

Expérience de la violence terroriste mais également expérience d’une crise économique sans précédent. La fuite de Ben Ali a sonné le glas du fameux modèle économique tunisien. L’ampleur de la dette, la fuite des capitaux, le départ précipité des entreprises étrangères, le marasme du secteur touristique ont déstabilisé l’économie du pays. Sans compter la révélation, dans tous ses détails, par la Banque mondiale  – sans doute honteuse de sa complaisance à l’égard du régime de Ben Ali – de « l’économie de prédation » qui sévissait sous Ben Ali : des pans entiers de l’économie tunisienne, réservés exclusivement au camp présidentiel (une centaine de personnes) et interdits aux investisseurs tunisiens et étrangers. Le temps est bien loin où le Forum économique mondial sur l’Afrique, tenu en 2007, plaçait la Tunisie comme l’économie la plus compétitive du continent.

Cinq ans après la révolution, la réalité de la Tunisie est celle de la lutte des classes, des inégalités régionales criante de vérité et de la pauvreté. Même si la Tunisie a mené ces vingt dernières années une politique qui a fait passer le taux de pauvreté de 43% en 1997 à 17% en 2015, plus d’un million et demi de Tunisiens vivent en dessous du seuil de pauvreté.
L’unanimisme des slogans de la révolution de Jasmin a fait place aux divergences politiques. Pourtant, ce petit pays méditerranéen de 11 millions d’habitants, où la distance du nord au sud se parcourt en une seule journée, demeure la seule république civile du monde arabe.

Quel rôle peut jouer le nouveau président ? 
Béji Caïd Essebsi, devenu le 21 décembre 2014 le premier président de la République élu au suffrage démocratique, est un « dinosaure » de la politique tunisienne, ancien compagnon de route de Bourguiba et du dictateur Ben ali, âgé de 89 ans. Avec son parti, Nidaa Tounès (la « voix de Tunisie ») qui a remporté les élections législatives d’octobre 2014 et fait perdre sa place de premier parti poli- tique à Ennahda, il regroupe autour de lui aussi bien des opposants de gauche, des destouriens, des syndicalistes, des hommes d'affaires et des anciens du parti politique du dictateur Ben Ali, le RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique). La crainte d’une restauration de l’ancien régime et d’un basculement dans la fracture politique impose une politique d’union nationale qui explique l’exemplarité de la transition tunisienne. 

Considérée comme le laboratoire d’expériences de la démocratie dans le monde arabe, la Tunisie prend à bras-le-corps les questions incontournables de la légitimité politique et de ses élites au pouvoir ; de la protection de ses institutions ; du bien commun, de la citoyenneté et de la gestion de son passé et ses multiples mémoires. Pour pouvoir répondre à la question lancinante : à quoi a servi la révolution ?



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