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mercredi 23 septembre 2020

En Tunisie, le sort des blessés et des familles de martyrs de la révolution en suspens

Neuf ans après la révolution tunisienne, la liste définitive des blessés et des martyrs de la révolution n’a toujours pas été publiée. Le sujet fait encore polémique.

C’est sous une tente blanche parmi les chaises en plastique qu’il faut se frayer un chemin pour atteindre la famille de Tarek Dziri, un blessé de la révolution tunisienne de 2011.

Il a succombé à ses blessures le 18 janvier dernier à El Fahs dans la région de Zaghouan (nord). Makrem Ben Youssef  Dziri, son frère, parle avec une députée, rare personnalité à être venue rendre hommage à son frère. « Il est sorti crier “vive la Tunisie” en plein couvre- feu pendant la révolution et il a reçu deux balles dont une qui l’a laissé dans un fauteuil roulant jusqu’à sa mort. Tarek gardait beaucoup de séquelles physiques », témoigne Makrem.

La mort de Tarek Dziri a ravivé le douloureux sujet des blessés et martyrs de la révolution dont une liste non définitive a été publiée en octobre 2019 par le Comité supérieur des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Elle fait l’objet depuis de plus de mille recours au tribunal administratif, car plusieurs familles n’y figurent pas et l’estiment incomplète.

Sur 7 713 dossiers traités, si 368 personnes ont été tuées lors de la révolution, seulement 129 répondent à la définition d’un martyr, à savoir « toute personne ayant été blessée ou tuée durant la période du 10 décembre 2010 au 28 février 2011 en voulant manifester ou exprimer une position politique pour la révolution ».

La liste ne compte plus que quelque 634 blessés, contre les 2 800 répertoriés juste après la révolution. Le sujet fait polémique et certaines familles n’ont toujours obtenu ni reconnaissance politique ni réelle compensation financière.

Si certains blessés ont bénéficié de dispositions dérogatoires comme une embauche sans concours après la révolution, d’autres s’estiment lésés et ont fait face à des déconvenues judiciaires lorsqu’ils ont porté plainte. D’autres encore semblent avoir été totalement oubliés tel le cas tragique de Tarek Dziri.

L’oubli des révolutionnaires

La maison où la famille habite symbolise à elle seule l’abandon dans lequel elle a été laissée. L’endroit est un ancien local du RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique), le parti de Ben Ali. La famille s’y est installée après la révolution mais elle a été plusieurs fois menacée d’expulsion par les autorités locales. 

Pourtant, les grands blessés, au nombre de 22, devaient tous bénéficier d’un logement social. Les murs sont nus et portent des traces d’humidité, le mobilier est spartiate, certains matelas sont à même le sol. Le frère de Tarek évoque de nombreux problèmes de logement et d’entente avec la municipalité et le maire de la ville, ainsi que les difficultés de son frère à recevoir des soins.

« On a tout dit sur lui, on a dit qu’il n’avait pas été réellement révolutionnaire, qu’il faisait du chantage. On lui a détruit un commerce qu’il avait établi en ville. Et depuis six mois, il ne recevait plus l’argent pour ses médicaments », explique son frère. Le récit autour de la mort de Tarek reste confus. Ses proches parlent d’une septicémie à cause de l’infection de ses blessures et évoquent aussi l’impossibilité de trouver un hôpital qui accepte Tarek dans les heures qui ont précédé sa mort.

« Ce décès est réellement la concrétisation de notre échec en tant qu’activistes de Manich Msamah [un mouvement anti- corruption qui signifie « On ne pardonne pas » – ndlr]. Ce blessé était présent dans nos luttes, et nous, au final, nous avons échoué à l’aider pour faire reconnaître ses droits, admet Samar Tlili, une des jeunes activistes post-révolution. C’est aussi un rappel. Il est temps que l’on se rassemble de nouveau et que l’on aide tous les blessés de la révolution », insiste-t-elle.

Après la mort de Tarek Dziri, le président de la République Kais Saied a promis, lors d’une interview télévisée, de s’occuper des dossiers des martyrs et des blessés de la révolution. Il est également allé rendre visite à la famille. Mais aujourd’hui, c’est la publication officielle de la liste finale qui fait défaut. Elle doit émaner de la présidence du gouvernement.

Interrogée fin août, Rachida Ennaifer, chargée de la communication de la présidence, affirme que cette question reste une priorité pour Kais Saied. « Mais il a toujours défendu que la liste soit publiée afin que ceux qui n’y figurent pas ou ceux qui ont un souci avec puissent au moins intenter une action en justice et laisser le travail de la justice se faire. Parce qu’actuellement tout est bloqué tant que la liste n’est pas publiée », avance-t-elle, assurant que la présidence aide pour le moment à la prise en charge de certains blessés graves.

Une liste qui fait polémique

Neuf ans après la révolution, le dossier reste très problématique sur le plan politique comme le décrit Taoufik Bouderbala, président du Comité supérieur des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Cet avocat avait aussi présidé la commission chargée de la toute première liste en 2011. « Après la révolution, il y avait un besoin urgent de reconnaître et de compenser les familles. Nous avons établi une liste en mettant tous ceux qui avaient été tués et blessés durant la période révolutionnaire. Depuis, une loi a été mise en place qui définit des critères et donc sélectionne mieux qui a le droit à certaines compensations », dit-il.

Aujourd’hui, la nouvelle liste proposée fait le tri entre les personnes ayant été blessées seulement parce qu’elles étaient au mauvais endroit au mauvais moment et les personnes décédées en manifestant pour les revendications de la révolution. Elle restreint aussi la période en la limitant à février 2011, alors que la première liste remise au gouvernement en 2012 l’étendait jusqu’au mois d’octobre (du 10 décembre 2010 au 20 octobre 2011).

À l’origine, la première liste établissait que la révolution avait fait 354 morts et 2 800 blessés. Parmi les morts, on comptait aussi 91 prisonniers décédés lors de l’ouverture des prisons et des mutineries qui ont eu lieu pendant la période, ainsi que 14 agents de police, un surveillant pénitentiaire et cinq militaires.

Mais toute la question après l’émotion révolutionnaire était de définir l’éligibilité au statut de « martyr » parmi ces morts. « Quelqu’un qui a reçu une balle perdue parce qu’il pillait un centre commercial pendant le couvre-feu doit-il avoir le même statut que quelqu’un qui est sorti manifester et risquer sa vie à Kasserine et Thala ? », demande Taoufik Bouderbala.

Avec la soumission de cette nouvelle liste, Taoufik Bouderbala a mis en avant plusieurs problèmes : 900 certificats médicaux par exemple ont été falsifiés pendant la révolution pour permettre à certaines personnes d’obtenir une compensation financière. « Nous avons des témoignages de médecins qui sous la menace ont dû faire de faux certificats pour attester que la personne avait été blessée pendant une manifestation. Certains l’ont fait et ont notifié le conseil de l’ordre pour garder une trace. Nous avons également des témoins qui ont confirmé que, pour 120 dinars à l’époque, ils pouvaient se procurer un faux certificat », rapporte Taoufik Bouderbala.

La perte d’espoir d’une reconnaissance

À l’époque de la Troïka, la coalition tripartite qui gouvernait le pays de 2011 à 2014, certaines familles (2 749 blessés et 347 personnes tuées par balle) avaient reçu 20 000 dinars de compensation financière (6 500 euros) et pour les blessés 6 000 dinars (2 000 euros), ainsi qu’une prise en charge des blessures, parfois avec des soins à l’étranger. Depuis, plus personne n’a rien eu, dans l’attente de la publication d’une liste officielle.

En restreignant les critères d’éligibilité au statut de martyr et de blessé de la révolution, les polémiques ne se sont jamais apaisées. Sans compter l’éparpillement des dossiers entre les tribunaux militaires, l’instance vérité et dignité chargée de la justice transitionnelle et les différentes commissions mises en place au sein des gouvernements successifs.

« C’est un vrai labyrinthe, il y a un manque de suivi et de centralisation des dossiers. Aujourd’hui, beaucoup de familles se sentent lésées, estiment qu’elles auraient dû figurer sur la nouvelle liste. Du coup, le gouvernement ne la promulgue pas par peur de créer des remous et cela bloque complètement le processus depuis des années », déclare Donia Ben Othman, avocate dans plusieurs dossiers des blessés et martyrs de la révolution.

Dans le cas des dossiers pris en charge par l’instance vérité et dignité, une liste de 892 victimes de violations entre le 17 décembre 2010 et le 28 janvier 2011 a été retenue sur 2 310 dossiers de plaintes déposés. Ces victimes comme les autres victimes de violations entre 1955 et 2013 devraient elles aussi bénéficier d’une réparation financière d’un fonds géré par l’État selon la loi. Elles sont également dans l’attente. Douze dossiers concernant 151 victimes de la révolution ont aussi été transférés par l’instance vers des chambres spécialisées, donc la justice est encore en cours sur certaines affaires.

Depuis la révolution, quatre blessés sont morts, dont Tarek. Certains n’arrivent pas à obtenir le suivi médical adéquat, d’autres ont tout simplement abandonné l’espoir d’une compensation financière ou d’une reconnaissance sociale. « Je ne veux plus rien de l’État, seulement qu’il reconnaisse ce que nous sommes et ce que nous avons donné au pays », dit amèrement Walek Karafi, un blessé de la région de Kasserine, amputé à la jambe.

Il avait 19 ans le 9 janvier 2011 lorsqu’il était sorti pour porter le cercueil d’un martyr, Mohamed Amine Mbarki. À l’époque, la police avait tiré sur le cortège et Walek avait été touché d’une balle à chaque jambe, dont une dans le genou. À 29 ans, il est venu enterrer Tarek, sans trop d’espoir pour lui et ses compères : « C’est simple, ceux qui nous gouvernent ne croient pas au fait qu’il y ait eu une révolution. »

Sur le plan politique, le sujet soulève la difficulté d’écrire un récit national sur la révolution qui convienne à tous. Sujet populiste vite oublié pendant la Troïka qui a également vécu deux assassinats politiques traumatisants, la question est pratiquement mise de côté sous le président Beji Caïd Essebssi (décédé le 25 juillet 2019), frileux avec le processus général de la justice transitionnelle et plutôt partisan d’une réconciliation administrative, entérinée par une loi en 2017.

Les élections législatives et présidentielle de 2019 ont marqué un « retour du refoulé », selon certains observateurs, avec plusieurs personnalités émanant de la révolution et utilisant des discours pro–révolutionnaires dans leur campagne. La figure du président de la République illustre également ce retour en force des demandes révolutionnaires face à la montée de courants populistes et favorables à l’ancien régime.

Des formations politiques comme le Parti destourien libre rejettent le terme même de « révolution » et ont suscité une polémique à l’Assemblée en refusant de célébrer la mémoire des martyrs au sein de l’hémicycle.

Du côté d’Ennahda, plusieurs députés réélus sous les deux mandatures sont dans le viseur des familles, car certaines estiment que la commission parlementaire dédiée aux blessés et aux martyrs de la révolution n’a pas fait suffisamment pression pour que les différents gouvernements agissent sur le sujet. Yamina Zoghlami, vice-présidente de cette commission et qui l’a également dirigée en 2011, n’a pas répondu aux nombreuses demandes d’interview.

Durant la dernière réunion de cette commission chargée des blessés et martyrs de la révolution, la députée du Courant démocrate Samia Abbou a admis que Tarek Dziri était mort à cause d’une défaillance et d’une négligence à tous les niveaux de la part de l’État. « Il est mort sans avoir de soins et après s’être fait renvoyer de plusieurs hôpitaux, ce n’est pas normal », a-t-elle asséné. 

samedi 22 août 2020

Hella Feki : À quel moment un peuple se soulève-t-il?ella Feki À quel moment un peuple se soulève-t-il?

Professeure de lettres franco-tunisienne, elle a vécu la «révolution du jasmin» de l’extérieur. Elle signe un premier roman qui répond à son besoin de comprendre ce bouleversement. Et qui, au-delà de l’enquête, part à la rencontre de personnages presque défaits mais décidés à reconstruire.


Hella Feki, ecrivain tunisienne

Son amour des livres remonte à l’enfance, où elle écrit contes, poèmes, histoires. Sa double culture - française et tunisienne -, la ville de Tunis, bordée par la Méditerranée, où elle grandit, sèment en elle un désir d’ailleurs, de découverte du monde par-delà les mers. Née en 1982, Hella effectue ses études universitaires de lettres en France, à Paris. Globe-trotteuse en Équateur, au Sénégal. Elle est actuellement professeure de lettres à Antananarivo, à Madagascar, et formatrice d’enseignants dans la zone océan Indien. Elle signe son entrée en littérature avec Noces de jasmin (JC Lattès), un roman choral. 

Plusieurs personnages appartenant à différentes générations témoignent de leur vécu pendant la révolution tunisienne, en janvier 2011, à quelques jours de la chute du dictateur Ben Ali. Une oeuvre fine et singulière reliant la petite et la grande Histoire, voix intimes et universelet trotteuse incarné de la révolution dite du jasmin, le soulèvement d’un peuple pour ses droits, contre une dictature. À travers ce regard intérieur, introspectif, elle évoque aussi le métissage des cultures, l’amour, les secrets de famille, la transmission, la quête de liberté.

QS : Comment avez-vous vécu la révolution tunisienne?

Hella Feki: Je l’ai suivie depuis la France, où j’exerçais alors en tant que professeure de lettres. Pendant les vacances de Noël, j’étais rentrée à Tunis. On sentait qu’un événement important était en train de se tramer dans les provinces, sans pouvoir en saisir la nature exacte ni l’aboutissement. À mon retour à Paris, pendant des mois, j’ai acheté tous les journaux et conservé les articles sur la révolution. J’avais besoin de garder une mémoire de ces événements. Des années après, j’ai pensé que je devais en faire quelque chose. Cette période continuait à me travailler, à m’habiter. C’était une évidence que je la raconte. Une question me revenait, tel un motif obsessionnel : à quel moment un peuple se soulève-t-il? Pourquoi en Tunisie cela a-t-il surgi à cet instant précis? 

J’ai aussi regardé le documentaire Plus jamais peur, de Mourad Ben Cheikh, et la très belle fiction À peine j’ouvre les yeux, de Leyla Bouzid. Cette jeunesse s’exprimant sur cette révolution me fascinait. Comme Emel Mathlouthi. J’ai été très émue qu’elle chante lors de la remise du prix Nobel de la paix au dialogue national tunisien, en 2015.

Vous vous êtes appuyée sur ces coupures de presse pour construire votre récit des dix jours précédant la chute de Ben Ali, le 15 janvier 2011 ?

Je les ai relues afin de retracer la chronologie jour par jour, de relever les faits marquants. J’ai sans cesse travaillé la narration pour faire coïncider chaque voix avec l’événement historique, me placer au plus près des faits. Ce fut un travail long et minutieux pour ajuster, vérifier les informations. Je me suis aussi appuyée sur le livre de témoignages Dégagé! La révolution tunisienne (Du Layeur, 2011). Je voulais ancrer mon roman dans une profondeur historique. Pour évoquer les années de dictature, j’ai relu des essais à ce sujet. À travers le personnage de Yacine, je parle aussi de l’ère Bourguiba, qui mena le pays vers l’indépendance, période de l’histoire dont le peuple tunisien est très fier. 

Écrire Noces de jasmin vous a-t-il éclairé, donné une autre compréhension de la révolution?

C’est difficile de répondre. Je pense qu’à un moment donné les limites sont dépassées. Un acte fort survient, ici l’immolation du jeune vendeur ambulant Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, et se répercute sur le reste de la population, par un effet domino. Les gens prennent conscience qu’ils peuvent se révolter, pour des raisons vitales - se nourrir, mais aussi avoir accès, pour les étudiants, à des postes qualifiés, réclamer plus de droits, à tous les niveaux. On a aussi découvert l’ampleur de la misère de ces régions désolées, oubliées, d’où est partie la révolution. Les étudiants et jeunes diplômés sans emploi se sont soulevés contre la corruption, le népotisme des familles Ben Ali et Trabelsi. Mais le point de départ du mouvement est avant tout un cri de désespoir et de faim. Mohamed Bouazizi n’était pas un étudiant, contrairement à ce que l’on a longtemps cru [il a longtemps été confondu avec un homonyme, un étudiant s’exprimant sur les réseaux sociaux, ndlr]. 

Cela vient étayer une question : un peuple qui a accès à l’éducation se révolte-t-il plus qu’un autre?

À travers le personnage de Mehdi, le journaliste, on découvre plus précisément le rôle essentiel du numérique dans le contournement de la censure, la libération de la parole. 

Comment l'avez-vous construit?

La thèse menée par mon frère sur la révolution numérique tunisienne m’a aidée. J’ai découvert l’existence de tous ces blogueurs activistes, et comment le collectif Anonymous a fait chuter la structure du site gouvernemental... Cependant, le numérique n’est pas le seul acteur à avoir provoqué la chute du pouvoir. L’armée a joué un rôle important car elle s’est rangée aux côtés du peuple. Ainsi que les manifestations des citoyens, en chair et en os, jusqu’alors interdites. Sous le régime de Ben Ali, les Tunisiens n’avaient pas le droit de se regrouper, de manifester. C’était donc un acte fort. Pendant la révolution, on ressentait beaucoup d’anxiété dans mon entourage. On ne comprenait pas ce qui se passait, les gens avaient peur d’un retournement de situation, d’être emprisonnés après s’être exprimés. On faisait très attention à la façon dont on téléphonait, envoyait nos mails. On n’était pas encore à l’aise. Il y avait une telle incertitude, une peur générale installée depuis tant d’années ! Emprisonné, ce journaliste subit la torture.

Pourquoi faites-vous littéralement parler les murs, en donnant une voix à la Cellule?

C’est un moyen d’aborder la torture pendant la dictature à travers un point de vue omniscient. Pour nourrir cette voix, j’ai relu les essais Notre ami Ben Ali, de Nicolas Beau et Jean-Pierre Turquoi, Tunisie, le livre noir, par Reporters sans frontières, et La Régente de Carthage, de Nicolas Beau et Catherine Graciet. Ainsi que les témoignages de torture que j’avais découverts en France lors de mes études, qui m’avaient empêchée de dormir. Ces ouvrages étaient alors censurés en Tunisie, mais on savait que la torture existait. On changeait de trottoir devant le ministère de l’intérieur. On avait peur. En lisant le roman, mes amis français ont découvert la réalité derrière la carte postale touristique. Car, pendant des années, on n’en parlait pas avec les touristes. On ne s’exprimait pas déjà entre nous! Les Tunisiens évitaient de parler politique. J’ai mis beaucoup de temps à développer une conscience politique. Je me souviens d’un professeur du lycée français renvoyé en France dans un vol bleu parce qu’il avait émis une opinion en classe. Je suis donc très émue encore aujourd’hui de constater ce bouleversement si rapide, émergé en seulement trois semaines. Le temps est si étrange dans sa façon de s’étirer ou de se condenser!

Cette révolution a aussi un impact sur l’intime, exhumant des secrets de famille: «L’étincelle se met à éclairer les ténèbres de l’Histoire et ravive les petites histoires singulières, individuelles», confie le personnage d’Essia...

J’essaie sans cesse de lier l’intime au politique, la libération de la parole avec ces tabous, ces secrets de famille. Je me suis beaucoup questionnée: est-ce que cette parole intime se libère petit à petit, ou peut-on tout dire, d’un seul coup, du jour au lendemain ? Je pense qu’elle se déploie plutôt en douceur, au fil
du temps, mais qu’un jour la vérité éclate.

Le personnage de la grand-mère, Mama Maïssa, narre un conte, une allégorie de cette période historique, de la dictature à la révolution...

Elle est garante d’une mémoire, de cette tradition littéraire et orale du conte. Je voulais redonner la parole à ces femmes qu’on n’entend pas assez. Certaines n’ont pas reçu l’instruction par l’école, ne savent ni lire ni écrire mais elles pensent, racontent, s’expriment, véhiculent des idées. Par ce détour par la fiction, l’imaginaire, on dit ce qu’on ne peut pas raconter. J’avais envie d’inventer un conte – c’est l’un de mes défis d’écriture –, de donner une coloration orientale, une dimension « Mille et une nuits » au roman.
Le royaume du conte fait aussi référence à la dictature, suggère une résolution de l’énigme, du mystère de cette révolution. Je l’ai conçu comme une composition musicale dans ce roman choral, d’où son nom,
Fugue. Dans une fugue musicale, les voix s’entremêlent et se chassent les unes les autres. Ici, une voix forte, symbolique chasse le tyran.

L’amour, la sensualité, l’éros sont aussi très présents dans le livre. C’était important, pour vous?

Oui. Cette voix relève de l’intime, donc il n’y a pas de raison de la censurer. C’est peut-être audacieux de l’intégrer à un roman tunisien, car c’est encore un tabou, mais c’est important de se l’autoriser. L’écriture de Marguerite Duras dans L’Amant me fascine. J’aime sa sensualité.

Autre thème souvent évoqué: le métissage, la double culture. «Mon métissage est d’une infinité de nuances, comme Tunis [...] Des pans de civilisation se sont croisés, entrecroisés, mêlés », témoigne Essia.

Je suis moi-même métisse. Depuis mon enfance, je m’interroge sur la double culture, cet entre-deux. Mon père est tunisien, ma mère est française, blonde aux yeux bleus. C’est une «Ch’ti» du Nord de la France, où je passais enfant tous mes étés, dans un village près de Cambrai. On attendait ce moment toute l’année! Nous prenions le bateau depuis Tunis jusqu’à Marseille, une traversée de 24 heures, puis nous remontions la France en voiture. Un voyage qui m’a donné l’envie de partir sur les routes, plus tard. Mon frère et ma sœur sont blonds aux yeux bleus, on ne se ressemble pas, et les gens nous perçoivent d’une manière différente. Pour beaucoup, le métissage est physique, alors que c’est beaucoup plus complexe. Il est vécu différemment rien qu’au sein d’une même famille. Je n’ai pas le même rapport à la France, à la Tunisie, à la langue que mon frère et ma sœur. J’ai été scolarisée au lycée français Pierre- Mendès-France de Tunis, où l’on rencontre des jeunes de toutes les cultures. Ce mélange, cette richesse sont des repères très forts pour moi. Car, en Tunisie ou en France, je ne me sentais jamais complètement tunisienne, jamais complètement française, parfois à moitié française, à moitié tunisienne... C’est une question complexe et intéressante à aborder. Nous, les Franco-Tunisiens, nous votions déjà en France, mais nous étions très fiers de le faire pour la première fois en Tunisie après la révolution! Une mise à niveau des deux pans de notre identité, au niveau politique, de la liberté de parole.

Vous citez l’écrivain et essayiste tunisien Albert Memmi. Que représente-t-il pour vous?

Il m’a bouleversée quand j’avais 20 ans, pendant mes études de lettres à la Sorbonne. La lecture de son roman La Statue de sel, où il raconte son tiraillement entre les différents pans de son identité, a été un vrai choc. Je l’ai rencontré pour mon mémoire de maîtrise, que j’ai consacré à ses œuvres. On a correspondu pendant longtemps [Albert Memmi, né en 1920, est décédé le 22 mai 2020, ndlr]. Il est une figure littéraire très importante pour moi. Ses fictions comme ses écrits sociologiques, tels L’homme dominé ou Le Portrait du colonisé, m’ont structurée, dans ma vie comme dans ma façon d’aborder la littérature. C’était très enrichissant d’échanger avec un homme de cette génération. Il me parlait de cette Tunisie coloniale, peut-être encore plus métissée que celle d’aujourd’hui car demeuraient encore les Italiens, les Siciliens, les juifs – lesquels sont presque tous partis... Le couple de mes parents, puis ma naissance, celle de mon frère et de ma sœur, sont le résultat de ces rencontres culturelles. 

Partagée entre deux pays, votre double culture vous a-t-elle donné le goût du voyage, de la découverte de l’autre?

Oui. C’est une recherche de soi à travers les voyages, mais aussi un enrichissement à travers la rencontre de l’autre, qui transforme votre vie. Plus que le métissage, c’est la rencontre interculturelle qui m’attire: qu’est-ce qu’on en fait, quel impact sur l’identité d’une personne, son évolution... J’ai la bougeotte, et je m’interroge sur «le même et l’autre», être pareil et diffé- rent. Très jeune, j’ai eu envie d’aller découvrir l’ailleurs. J’aime partir en voyage avec mon sac à dos, mais c’est aussi important de s’ancrer dans un pays quelque temps, pour en saisir en pro- fondeur la culture, les mœurs, la façon de vivre. Mon premier pays d’expatriation fut la France, où je suis arrivée à 18 ans pour mes études. Un ailleurs qui était déjà en moi. J’ai vécu treize ans à Paris, une ville-monde riche en possibilités pour s’éva- der très vite, avec les quartiers indiens, africains... toute l’offre culturelle. Pendant mes études, j’ai fait un stage en Inde pour enseigner le français à l’Alliance française, pendant six mois, à Bombay et à Chennai. Puis j’ai enseigné trois mois en Équateur, et étudié un an à Londres avec le programme Erasmus.

D’où vient votre passion pour l’Inde?

C’est un pays fascinant qui m’a énormément nourrie. C’est là que j’ai eu le sentiment d’être à la fois la même et l’autre. J’ai trouvé une ressemblance, des similitudes culturelles avec la Tunisie. Cet héritage de la religion musulmane, les vêtements très colorés, chargés, ornés de paillettes, la présence du jasmin... Ma recherche de DEA [diplôme d’études approfondies, ndlr] comparait l’héritage culturel et cultuel dans la littérature de la diaspora indienne des Antilles anglophones et franco-phones (Trinidad, Guadeloupe, Martinique).

Les pays d’Afrique de l’Ouest sont votre deuxième culture de cœur...

En effet. À Paris, je faisais de la danse guinéenne, je jouais des percussions. J’ai effectué plusieurs voyages de danse et de musique en immersion en Guinée. Et j’ai eu un coup de cœur pour le Sénégal, lors d’un séjour touristique. Dakar est la jumelle de Tunis: une ville balnéaire avec une corniche, une atmos- phère proche mais en version Afrique de l’Ouest... Je me suis sentie très vite chez moi. J’y ai retrouvé des pans de ma culture tunisienne, car il y a des Mauritaniens, des Tunisiens expatriés, des Libanais... Et des Sénégalais se rendent aussi en Tunisie pour étudier ou travailler. J’ai donc candidaté pour un poste de professeur de lettres au lycée français Jean-Mermoz de Dakar et j’y suis restée trois ans.

Vous êtes actuellement en poste à Madagascar, à Antananarivo. Comment vivez-vous cette expérience?

Pour la première fois, je me sens autre, j’ai du mal à trouver le « même ». J’y ai beaucoup moins de repères, et ça m’interroge, me passionne, sur un plan identitaire. Pour quelles raisons ? Parfois, on retrouve des détails, des odeurs, des habits, des énergies, des façons d’être. Depuis peu, je découvre des croyances ancestrales similaires à celles de mon pays natal. C’est en passant du temps dans un endroit que l’on apprend ces choses, parfois ça va très vite, pour d’autres pays il faut creuser, chercher. En plus de l’enseignement, je suis formatrice d’enseignants dans les lycées français de la zone océan Indien. Donc je passe ma vie à bouger, entre Maurice, les Comores, les Seychelles. J’aime beaucoup La Réunion également, une île-monde, une mosaïque identitaire composée d’héritages africain, indien, du monde arabe... Elle concentre tout ce que j’aime: la montagne et la mer, les danses africaines et indiennes, le mélange des cultures, une facilité de parole...

Comment transmettez-vous le goût de lire à vos élèves?

Ma vision s’oppose à la notion de programme de littérature, classée par genre ou par âge. Car on peut relire des œuvres à différentes périodes du cursus. Plutôt que cette codification qui peut repousser certains élèves, je préfère y entrer par le concret, avec des thèmes comme « regarder le monde », « recherche de soi », « l’humanité et sa violence », etc. Ce réel nous amène à redécouvrir les classiques, et c’est alors intéressant de les mettre en regard avec des œuvres contemporaines. Je me passionne pour le sujet lecteur: comment permettre à un élève de parler d’un livre d’une manière créative, autrement que par une fiche de lecture standard ? Et je les fais beaucoup écrire. Les contraintes techniques peuvent être données comme indicatives, mais ne doivent pas constituer une entrave. Pour citer Marguerite Duras dans son essai Écrire, l’écriture est un mouvement. 


 

samedi 4 juin 2016

Le cirque de la statue

Le 1er juin, la sculpture en bronze de Habib Bourguiba retrouvera son emplacement originel.Un événement qui symbolise le rapport tourmenté des Tunisiens à leur histoire et à leur mémoire.




Habib Bourguiba
Le montant de la facture pour le contribuable est de 1,7 millions de dinars



C'était une promesse de campagne de Béji Caïd Essebsi. La statue équestre de Habib Bourguiba, le Combattant suprême, artisan de l’indépendance de la Tunisie et bâtisseur de l'État moderne, va retrouver son emplacement originel, sur l'avenue qui porte son nom, au centre de la capitale. L'œuvre, en bronze, avait été érigée au début des années 1970. En 1987, quelques semaines après sa prise de pouvoir, Zine el-Abidine Ben Ali l'avait fait déboulonner et déplacer à une quinzaine de kilomètres de distance, à la sortie du port de La Goulette. BCE avait plusieurs fois émis publiquement le souhait de « réparer l’outrage » fait à celui qui avait été son mentor. Ce sera donc chose faite le 1" juin, à l'occasion du 61e anniversaire de son triomphal retour d'exil, lorsqu'il avait été acclamé par une immense foule en liesse, à la veille de l'entrée en vigueur des accords sur l'autonomie interne. L'événement déchaîne déjà les passions et fait grincer des dents.

« Cette histoire va diviser les adultes, mais risque de laisser les moins de 30 ans indifférents, pronostique Hassen Zargouni, directeur de l'institut de sondage Sigma Conseil. Les jeunes Tunisiens n'ont pas connu Bourguiba. Us n'en ont aucun souvenir. Le zaïm a été chassé des mémoires entre 1987 et 2011. Son rôle a été volontairement minoré dans les manuels scolaires, qui ont été réécrits après l'arrivée au pouvoir de Ben Ali. L’émotion provoquée, dans un sens comme dans l'autre, par le retour de sa statue concernera surtout les habitants du Grand Tunis, Pour les autres, c'est un non-sujet » La polémique, si elle prenait de l'ampleur, pourrait-elle avoir un coût politique pour le président? « Les récalcitrants seront plus virulents que les partisans, mais c'est dans l'ordre des choses, relativise Zargouni. Finalement, tout cela n'aura pas beaucoup d'impact sur la popularité de l'exécutif. »

Au-delà des crispations du moment, les pérégrinations de la statue du Combattant suprême symbolisent le rapport tourmenté des Tunisiens mi à leur histoire et à leur mémoire. Si la mort de Bourguiba, et le scandale de ses obsèques tronquées par Ben Ali ont réveillé le souvenir et la nostalgie du vieux leader, c'est la révolution qui a remis d'actualité le legs bourguibien. La figure de Bourguiba, portée aux nues ou honnie, occupe une place centrale dans le débat postrévolutionnaire. Et divise. Deux récits, diamétralement antagonistes, et qui transcendent le traditionnel clivage gauche/droite, s'opposent

DEUX RÉCITS. 

Le premier, partagé par les destouriens et les modernistes, magnifie et exalte l'œuvre du président artisan de l'indépendance, bâtisseur de l'État moderne, libérateur des femmes et chantre du progrès. Bourguiba, malgré ses penchants autoritaires et son narcissisme maladif, est le héros visionnaire qui a permis à la Tunisie d'accéder à la modernité et de rejoindre « le cortège des nations civilisées ». À l'inverse, pour les islamistes et pour de larges franges de la gauche panarabiste, Bourguiba représente une figure démoniaque, celle d'un dictateur sanguinaire, « athée et franc-maçon », culturellement aliéné à l'Occident, un « valet de l'impérialisme ». Son modernisme revendiqué s'apparente à une entreprise de dépersonnalisation de la Tunisie, visant à l'expurger des constantes qui fondent son identité immuable : l'islam et l'arabité.

Dans les semaines qui ont suivi le renversement de Ben Ali, en janvier 2011, les révolutionnaires exigent et obtiennent un droit d'inventaire : une Assemblée constituante est convoquée pour le 23 octobre. La Constitution du 1“ juin 1959, imaginée par Bourguiba, devient caduque et sera détricotée. En théorie, il s'agit de mettre à bas les piliers du régime autoritaire et le présidentialisme, et de doter la Tunisie d'une loi fondamentale authentiquement démocratique. En pratique, la ligne « révisionniste », incarnée par les islamistes d'Ennahdha, ennemis jurés de Bourguiba et leurs alliés du Congrès pour la République (CPR), de Moncef Marzouki, chantre d’une rupture totale avec le passé, triomphe. Très vite, le débat change de nature. Des élus islamistes proposent de substituer à la notion d'égalité entre l’homme et la femme celle de « complémentarité », d'autres suggèrent d'inscrire la charia comme « une des sources essentielles de la législation ». Ces amendements, qui braquent l'opposition et la société civile, seront finalement abandonnés, mais le sentiment que la troïka veut s'attaquer au « modèle de société tunisien » s'installe dans l'opinion majoritaire. Il est attisé par le révisionnisme historique et diplomatique exprimé, consciemment ou inconsciemment, par les nouveaux gouvernants du pays. Les fêtes du 20 mars (indépendance) et du 25 juillet (instauration de la République) sont célébrées a minima, presque honteusement. Bourguiba, lorsqu'il n'est pas dénigré, est systématiquement associé à son rival, présenté comme « l’autre zaïm », Salah Ben Youssef (assassiné en août 1961), et à d'autres personnalités, au rôle plus mineur. L’offensive révisionniste connaît son point d'orgue en décembre 2013, lors du vote de la loi organique sur la justice transitionnelle. 

L'Instance Vérité et Dignité (IVD), dont la présidence est confiée à Sihem Bensedrine, est déclarée compétente pour juger les faits de violation des droits de l'homme commis entre le 1er juin 1955 et le 24 décembre 2013. Alors que, au départ, il n'était question de juger que les crimes de Ben Ali.

Pourtant, ce travail de sape aboutira au résultat contraire à celui escompté par les détracteurs du zaïm. En s'attaquant à lui, ils le réinstallent sans le vouloir au centre du débat, eux qui avaient construit leur succès de 2011 sur leur opposition à Ben Ali. « La référence à Bourguiba est devenue un repère et un symbole réduit à sa signification essentielle : celle des valeurs partagées de la tunisianité, observe le constitutionnaliste Laghmani. Beaucoup de Tunisiens, qui n'étaient pas spécialement d’obédience destourienne, se sont réapproprié la figure de Bourguiba, qui a joué un rôle déterminant dans le combat idéologique contre le projet d'Ennahdha, » Ce registre patriotique allait se révéler dévastateur face aux islamistes, plus à l'aise avec le concept de oumma (la communauté des croyants, qui renvoie à l'idée d'une « nation » musulmane sans frontières autres que religieuses) qu'avec celui de nation, au sens séculier du terme. « Bourguiba incarne la tunisianité, entendue non pas comme un projet politique ou philosophique, mais comme une manière d'être et une fierté, renchérit Hassen Zargouni. Ce phénomène s'est cristallisé au cours de l'année 2012, au moment où les Tunisiens ont senti que leur mode de vie était menacé. » Béji Caïd Essebsi et son parti nouvellement créé, Nidaa Tounes, ont transformé cette référence en un fonds de commerce politique et un instrument au service de la reconquête du pouvoir.

ÉCHEC COLLECTIF. 

Aujourd'hui, paradoxalement, la boucle est en passe d'être bouclée. Rached Ghannouchi, le leader d'Ennahdha, a compris que l'une des raisons du rejet dont son parti avait été victime en 2014 tenait à l'image qu'il projetait, une image insuffisamment tunisienne. Il en a tiré les leçons. Le temps des invectives à l'endroit de Bourguiba est terminé. « Le Xe congrès du mouvement, tenu les 21 et 22 mai à Hammamet, témoigne de ce basculement, poursuit Laghmani. Le parti islamiste a pris nettement ses distances avec l'organisation transnationale des Frères musulmans, et tout, dans le décorum, la mise en scène et les invitations, tendait à suggérer son appartenance tunisienne et authentiquement nationale. »
Au-delà de cet aggiornamento que d'aucuns n'hésitent pas à qualifier d'hypocrite, une question demeure en suspens : l’incapacité des partis - et de la société dans son ensemble - à donner sens au présent et plus encore à penser l'avenir. La focalisation autour des enjeux de mémoire signe à cet égard une forme d'échec collectif retentissant. La statue équestre de Bourguiba et la hideuse horloge de Ben Ali sont désormais appelées à cohabiter, à l'endroit même où des milliers de manifestants se massaient pour crier « Dégage! » le 14 janvier 2011. Or, remarque avec dépit l'éditeur Karim Ben Smaïl, « la Tunisie est dans le déni, elle regarde dans le rétroviseur. Elle n'a rien fait pour honorer la révolution, ce tournant majeur de son histoire, n'a érigé aucun monument, pas même une plaque commémorative... ».

Le cheikh, le zaïm, et l'ombre de la potence

Dans l'imaginaire islamiste, Bourguiba représente la figure exécrée. Il est celui qui a marginalisé le statut de la religion, déprécié l'enseignement arabisant de la Zitouna, perverti l'identité nationale et corrompu les mœurs de la société tunisienne à travers l'émancipation des femmes et le droit au divorce. Sa politique moderniste a suscité en réaction l'émergence, à la fin des années 1970, du Mouvement de la tendance islamique (MTÏ), ancêtre d'Ennahdha.

POUR L'EXEMPLE. 

Combattu et contraint à la clandestinité, le MTI succombe à la tentation de la violence au milieu des années 1980. Les attentats de Monastir et de Sousse, dans la nuit du 2 au 3 août 1987 (13 blessés), perpétrés par des éléments de la « branche militaire » du mouvement, sont vécus comme un affront personnel par Bourguiba, qui exige un grand procès, pour l'exemple, et des têtes, à commencer par celle de l'émir », Rached Ghannouchi. Le leader du MTI est sous les verrous depuis mars, placé à l'isolement au ministère de l'Intérieur II n'a pas pu participer à la planification des attentats. Mais Bourguiba n'en a cure ! Hechmi Zammel, président de la Cour de sûreté de l'État, qui doit juger les islamistes, est un homme à sa botte. Ghannouchi est d'ailleurs convaincu qu'il va mourir et il le dit à ses juges dans une ultime bravade, Zine el-Abidine Ben Ali, alors ministre de l'Intérieur, et Rachid Sfar, le chef du gouvernement, sont persuadés que donner des martyrs au mouvement intégriste serait une grave erreur et pourrait plonger le pays dans le chaos. Mais ils ne peuvent pas intervenir de manière trop voyante. Ils réussissent cependant à « retourner » les deux députés qui siègent dans le jury (l'unanimité était requise pour prononcer un arrêt de mort). Dans la nuit du 27 septembre, le verdict tombe : Ghannouchi est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Il sera amnistié et libéré le 4 mai 1988, six mois après la destitution de Bourguiba. À la mort de ce dernier, le 6 avril 2000, interviewé sur Al-Jazira, Ghannouchi fait scandale en refusant de prier à sa mémoire et d'invoquer la miséricorde de Dieu. Cette attitude, contraire à l'éthique musulmane, lui sera constamment reprochée. À partir de 2014, devenu plus consensuel, il change de posture et finit par reconnaître que l'homme * qui a dirigé le mouvement national et conduit le pays vers l’indépendance » mérite une prière. La grande réconciliation est en marche...

dimanche 17 janvier 2016

Où en est la révolution de Jasmin ?

La Tunisie en 2015


11 millions de Tunisiens
50,7 % de la population a moins de 30 ans
15 % de la population a plus de 60 ans
Taux de fécondité : 2,2 enfants par femme
Taux d’alphabétisation : 81,7 %
Taux de chômage chez les jeunes diplômés : 30 à 35 % Taux de croissance : 1 %
Dette publique : + 58 % en quatre ans Investissements : - 21 % en 2014 par rapport à 2013
1,5 million de Tunisiens vivent sous le seuil de pauvreté




Tunisie
Avocat estimé et initiateur du Front populaire, Chokri Belaïd est assassiné le 6 février 2013. Ce meurtre entraîne une grève générale et des remaniements au gouvernement, accusé de laxisme face aux islamistes. 

En 2010, la Tunisie déclenchait les Printemps arabes, en se soulevant contre le dictateur Ben Ali. Aujourd’hui, malgré le terrorisme et la récession économique, le pays est le seul à garder le cap de la transition démocratique pour le moment.
Cette expression qui désigne la chute du régime autoritaire du dictateur Ben Ali (1987- 2011) n’a jamais suscité autant de débats et de réactions âpres et contradictoires. Il faut dire que depuis cinq ans, le désenchantement est perceptible à tous les niveaux de la société tunisienne. Rappelons, pourtant, que l’expression « révolution de Jasmin » renvoie à un autre moment politique majeur de l’histoire tunisienne. Elle désignait en effet jusqu’alors le coup d’État de Ben Ali commis le 7 novembre 1987. Appelé également « coup d’État médical » ou encore tahawwul al-mubarak (le « changement salutaire »), il a conduit à la destitution de Bourguiba, jugé vieillard impotent et sénile, par son Premier ministre.

Cette première révolution de Jasmin a instauré de nouvelles pratiques de gouvernance – le clientélisme, la corruption, le népotisme et la répression – qui ont duré vingt-trois ans, jusqu’à l’immolation en 2010 d’un jeune chômeur de 27 ans, Mohamed Bouazizi, originaire de Sidi Bouzid. Ce marchand ambulant de fruits et légumes s’était vu confisquer sa marchandise car il n’avait pas pu produire l’autorisation officielle qui lui permettait de vendre sur la place publique. Ce « fait porteur d’avenir »1 a abouti au départ stupéfiant et inespéré de Ben Ali et de sa famille le 14 janvier 2011, date de l’an I de la révolution tunisienne, vers l’Arabie saoudite. L’expression « révolution de Jasmin » renvoie donc à deux moments antinomiques : celui des temps sombres du régime policier de Ben Ali et celui de l’espérance révolutionnaire liée à la chute du dictateur honni.

L’ÉMERGENCE D’UNE SOCIÉTÉ CIVILE

Revenons à Mohamed Bouazizi, figure emblématique et héroïque de la résistance tunisienne. Son acte suicidaire, accompli publiquement, est devenu un acte fondateur qui, une fois connu et médiatisé par les réseaux sociaux, a entraîné un mouvement social qui a fini par atteindre la capitale le 27 décembre 2010.

Mais les émeutes populaires de l’hiver 2010-2011 s’inscrivent dans une histoire ponctuée depuis l’indépendance par des crises majeures. Entre 1978 et 1984, sous Bourguiba, la Tunisie a connu deux crises marquées par des révoltes populaires et réprimées par l’armée2. En 2008 encore, sous Ben Ali, les révoltes du bassin minier de Gafsa ont mobilisé de larges pans de la population et peuvent apparaître comme la répétition de 2010-2011.

L’histoire de ces mouvements permet de mieux comprendre l’émergence d’une société civile tunisienne, actrice majeure de la prise en main de la contestation. Dévoilée dans ses formes politisées, militantes et citoyennes, elle est le produit d’un réseau d’organisations qui, à la fin des années 1970, et malgré la répression systématique des régimes autoritaires de Bourguiba et de Ben Ali, a tissé patiemment sa toile dans les milieux académiques, syndicaux, les corporations professionnelles et dans les classes moyennes. Ce sont ces organisations civiles (le « quartet ») qui ont reçu le prix Nobel de la paix en 2015. L’inscription du mouvement contestataire dans la société tunisienne au cours de ces quatre dernières décennies et la maturité citoyenne de la société civile expliquent, en partie, l’effondrement rapide du régime dictatorial de Ben Ali. Car 28 jours ont suffi à mettre fin à une dic- tature qui semblait solidement arrimée à un système complexe d’allégeances et au soutien des démocraties occidentales. Jusqu’au 14 janvier 2011. Les dirigeants occidentaux voyaient dans la Tunisie de Ben Ali le bon élève du monde arabe : le seul État du Maghreb qui assurait la stabilité sécuritaire et la politique de soutien antiterroriste et qui offrait les conditions idéales de séjour pour les touristes européens.

Ils étaient en cela sensibles à la fameuse « exception tunisienne » tant vantée par Ben Ali. Celle-ci reposait principalement sur un modèle économique performant, moderne et intégré dans le réseau d’échanges mondiaux ; sur le Code de statut personnel de 1956 qui accorde à la femme tunisienne une émancipation inégalée dans le monde arabe ; enfin sur l’éducation très poussée du peuple tunisien.

Mais depuis 2011, par effets de miroirs inversés, cette exception tunisienne ne repose plus sur les instrumentalisations idéologiques de Ben Ali, mais sur un constat objectif à l’échelle géopolitique. La Tunisie semble bien, en effet, être le seul pays arabe à avoir réussi sa transition démocratique. Entre le chaos libyen, la reprise en main féroce du pouvoir par l’armée égyptienne, la répression à Bahreïn, la remise en question tragique des États syrien, irakien et yéménite et l’avancée inexorable de l’État islamique, la Tunisie apparaît comme le seul pays à maintenir un équilibre fragile entre volonté démocratique et vieux réflexes autoritaires.

En effet, depuis la fuite de Ben Ali, la Tunisie peut se prévaloir à la fois de l’adoption, le 26 janvier 2014, de la constitution la plus démocratique du monde arabe et de l’exercice réussi, transparent et incontestable, de deux scrutins nationaux (législatif en octobre 2014 et présidentiel en décembre 2014). Cette singularité dans le paysage politique régional ne cesse d’être interrogée par les observateurs politiques. Mais les Tunisiens eux-mêmes, partagés entre le vertige de la liberté retrouvée et les réalités économiques et sociales bien éloignées des mensonges de la propagande de la dictature, laissent exprimer des inquiétudes doloristes sur les années de révolution.

Même la reconnaissance internationale avec l’attribution du prix Nobel de la paix au Quartet semble, curieusement, être un non-événement pour la population. C’est que la Tunisie de l’après-révolution en 2011 ne ressemble plus guère aux représentations idéales tant vantées sous le régime de Ben Ali. Les réalités économiques, territoriales, politiques émergent dans leurs fractures, leurs inégalités, leurs impasses et laissent voir le chômage endémique et alarmant d’une jeunesse diplômée, la pauvreté extrême de régions enclavées et oubliées par les politiques de développement et la menace terroriste alimentée notamment par la frontière libyenne devenue dangereuse. Elles révèlent également une classe politique tâtonnante et expérimentant, dans l’urgence sécuritaire et la protection des institutions de l’État, la démocratisation dans toutes ses difficultés et ses défis.

ENNAHDA AU POUVOIR

Le 23 octobre 2011, une Assemblée nationale constituante (ANC) fut élue avec la lourde tâche de rédiger une nouvelle Constitution et de désigner un gouvernement provisoire. Les débats entre les jeunes députés ont été diffusés par la télévision nationale et ont cristallisé les clivages de la nouvelle scène politique. Les questions concernant la séparation des pouvoirs constitutionnels, le statut des femmes, la place de la charia, le choix des modes électoraux, l’identité nationale, la justic transitionnelle et la sécurité de l’État ont occupé le débat public dans une transparence brutale.

Ce long chemin vers la démocratisation a laissé apparaître des configurations inédites. Premier paramètre : l’installation d’un acteur politique nouveau, le parti islamiste tunisien Ennahda. Créé en 1981, longtemps interdit et réprimé, il est revenu en force. Légalisé le 1er mars 2011 par le gouvernement d’Union nationale tunisien, il a obtenu la majorité relative (90 sièges sur 210) aux élections de l’Assemblée nationale constituante sur un programme de moralisation religieuse de la vie politique et de lutte anticorruption. C’est une Tunisie islamo-conservatrice inconnue et/ ou ignorée de la Tunisie laïque et progressiste qui a fait entendre sa voix et fait une entrée fracassante sur la scène politique tunisienne. Fortement inspiré des Frères musulmans égyptiens et auréolé de son lourd tribut payé par son opposition au pouvoir, Ennahda place l’islam politique au cœur de l’échiquier tunisien en déchaînant les craintes et les fantasmes de la part de l’opinion progressiste et laïque et les espoirs d’une vie meilleure de la part de son électorat.

La configuration géopolitique voisine, telle qu’elle s’est dessinée, en 2012-2013, avec la chute de Kadhafi en Libye et la présidence de Morsi en Égypte, a laissé craindre un scénario semblable pour la Tunisie. Pourtant Ennahda, avec son leader Rached Ghannouchi, a joué la carte de la pluralité et du pragmatisme politique.

Le gouvernement provisoire formé en décembre 2011, avec à sa tête Hamadi Jebali puis Ali Larayedh, était un gouvernement de coalition, appelé troïka. Ennahda y a en effet associé les deux autres partis les plus hostiles à l’ancien régime de Ben Ali : le CPR (Congrès pour la république) et Ettakatol (parti social- démocrate fondé en 1994). Mais le parti a multiplié les maladresses et les incompétences. Son inexpérience de la gestion politique et économique a alimenté un ressentiment diffus à l’échelle nationale.

Même si le gouvernement s’est voulu non partisan et a tenté de s’adapter à une demande sociale de
pluralité politique, la critique a été très sévère. Tout au long de l’année 2013, manifestations et contestations de rue ont réclamé le retrait d’Ennahda de la scène politique. Ce retrait du gouvernement eut lieu après l’adoption de la nouvelle Constitution le 26 janvier 2014. Les deux années d’Ennahda au pouvoir ont marqué la conscience politique de la Tunisie post- révolutionnaire comme un épisode de gouvernance anxiogène et alarmant. Pourtant, l’histoire retiendra la conjugaison inédite d’un parti islamiste prêt à partager le pouvoir (et qui a toujours défendu son positionnement démocrate) avec d’autres partis libéraux. La convergence de ces forces politiques a certainement contribué à éviter la fracture nationale tant redoutée au cours des deux premières années qui ont suivi la chute de l’ancien régime.

Le deuxième paramètre est celui de l’expérience de la violence terroriste et de la crise économique. Sortis de la logique sécuritaire et de la régulation de l’ordre, longtemps garanties par la police politique du régime autoritaire, les Tunisiens ont fait l’expérience, sur la scène politique, de la violence brutale et de l’affirmation décomplexée des salafistes radicaux. La violence des prêches dans les mosquées intégristes, l’assaut de l’ambassade américaine le 14 septembre 2012 par des militants salafistes, les assassinats de Chokri Belaïd (6 février 2013) et de Mohamed Brahmi (25 juillet 2013), deux hommes politiques connus pour leur opposition aux islamistes, ont plongé le pays dans une anxiété profonde et une stupeur médusée.

Les partis au pouvoir ont été accusés de connivence, de laxisme, et l’aile ultraconservatrice d’Ennahda fut directement accusée d’avoir commandité les assassinats. Ils sont également considérés comme les principaux responsables de la détérioration de la situation sécuritaire. Quoi qu’il en soit, le pays doit faire face aux attaques meurtrières des groupes djihadistes du mont Chaambi (à l’ouest de la Tunisie) et à la dangerosité de la frontière libyenne demeurée ouverte jusqu’aux derniers attentats de novembre 2015.

À LA CROISÉE DES CHEMINS

Cette frontière qui, jusqu’à la chute de Kadhafi représentait un des espaces économiques les plus dynamiques et florissants du Maghreb, s’est transformée en quelques années en un lieu de passages et de trafics maffieux en tout genre, notamment d’une partie de l’arsenal de la défunte armée de Kadhafi. Par la suite, les attentats meurtriers du musée du Bardo (18 mars 2015), Sousse (26 juin) et de Tunis (24 novembre) ont montré l’extrême vulnérabilité de la Tunisie dans un contexte de djihadisme mondialisé.

Aujourd’hui, si la Tunisie semble le seul pays du monde arabe à poursuivre sa transition politique dans un jeu d’équilibriste périlleux, elle est également le pays de la région qui fournit le contingent le plus important des candidats djihadistes partis s’entraîner en Syrie, en Irak puis dans la Libye toute proche. Longtemps étouffée par la propagande d’État qui présentait la menace terroriste comme un phénomène extérieur à la Tunisie, la société découvre, frappée de stupeur, une jeunesse prête à en découdre et installée dans des logiques de combat qui dépassent les frontières nationales.

Expérience de la violence terroriste mais également expérience d’une crise économique sans précédent. La fuite de Ben Ali a sonné le glas du fameux modèle économique tunisien. L’ampleur de la dette, la fuite des capitaux, le départ précipité des entreprises étrangères, le marasme du secteur touristique ont déstabilisé l’économie du pays. Sans compter la révélation, dans tous ses détails, par la Banque mondiale  – sans doute honteuse de sa complaisance à l’égard du régime de Ben Ali – de « l’économie de prédation » qui sévissait sous Ben Ali : des pans entiers de l’économie tunisienne, réservés exclusivement au camp présidentiel (une centaine de personnes) et interdits aux investisseurs tunisiens et étrangers. Le temps est bien loin où le Forum économique mondial sur l’Afrique, tenu en 2007, plaçait la Tunisie comme l’économie la plus compétitive du continent.

Cinq ans après la révolution, la réalité de la Tunisie est celle de la lutte des classes, des inégalités régionales criante de vérité et de la pauvreté. Même si la Tunisie a mené ces vingt dernières années une politique qui a fait passer le taux de pauvreté de 43% en 1997 à 17% en 2015, plus d’un million et demi de Tunisiens vivent en dessous du seuil de pauvreté.
L’unanimisme des slogans de la révolution de Jasmin a fait place aux divergences politiques. Pourtant, ce petit pays méditerranéen de 11 millions d’habitants, où la distance du nord au sud se parcourt en une seule journée, demeure la seule république civile du monde arabe.

Quel rôle peut jouer le nouveau président ? 
Béji Caïd Essebsi, devenu le 21 décembre 2014 le premier président de la République élu au suffrage démocratique, est un « dinosaure » de la politique tunisienne, ancien compagnon de route de Bourguiba et du dictateur Ben ali, âgé de 89 ans. Avec son parti, Nidaa Tounès (la « voix de Tunisie ») qui a remporté les élections législatives d’octobre 2014 et fait perdre sa place de premier parti poli- tique à Ennahda, il regroupe autour de lui aussi bien des opposants de gauche, des destouriens, des syndicalistes, des hommes d'affaires et des anciens du parti politique du dictateur Ben Ali, le RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique). La crainte d’une restauration de l’ancien régime et d’un basculement dans la fracture politique impose une politique d’union nationale qui explique l’exemplarité de la transition tunisienne. 

Considérée comme le laboratoire d’expériences de la démocratie dans le monde arabe, la Tunisie prend à bras-le-corps les questions incontournables de la légitimité politique et de ses élites au pouvoir ; de la protection de ses institutions ; du bien commun, de la citoyenneté et de la gestion de son passé et ses multiples mémoires. Pour pouvoir répondre à la question lancinante : à quoi a servi la révolution ?



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