lundi 9 septembre 2019

Moncef Marzouki

En Tunisie, les Occidentaux doivent changer de logiciel



A l’approche de la présidentielle du 15 septembre, l’ancien chef de l’Etat tunisien appelle l’Europe
à agir pour que les difficultés économiques n’aient pas raison de la démocratie dans son pays.

Les grandes démocraties occidentales se sont toujours bien entendues avec les dictatures contre lesquelles les peuples arabes se sont insurgés en 2011. Seules étaient exemptées de leur bienveillance les dictatures hors contrôle comme l’irakienne ou la libyenne. On se souvient du sort qui leur a été fait.

Durant la période qui a précédé le « prin­temps arabe », nous, opposants démocra­tes, étions regardés par les officiels occi­dentaux avec une condescendante sympa­thie, non dénuée d’un fond de racisme culturel : « Allons donc, un peu de sérieux, ils sont bien sympathiques ces gens ­là, mais les Arabes, de surcroît musulmans, ne sauraient vivre en démocratie. »

Le « printemps arabe », défait mais non vaincu, et se poursuivant aujourd’hui au Soudan et en Algérie, n’a pas vraiment fait bouger les lignes, et encore moins amené certains dirigeants occidentaux à changer de logiciel.

Leur appui à des révolutions authenti­quement démocratiques n’a été ni franc ni massif, mais plutôt timide, contraint et empreint d’une certaine gêne. Qu’est­ ce que cette démocratie bizarre qui amène au pouvoir des islamistes et leurs compli­ces laïques ?

Processus interdépendants


Le retour en force de la contre­révolution, notamment en Egypte, a permis aux grands Etats occidentaux de revenir tran­quillement aux constantes de leur politi­que arabe : ventes d’armes, sous­traitance de la guerre contre le terrorisme et l’émi­gration illégale, impasse sur les droits de l’homme en général et ceux du peuple palestinien en particulier. « Business as usual. » 
Mais quels sont les coûts­béné­ fices réels d’une telle politique aussi bien pour les peuples arabes que pour les peu­ples occidentaux ?

Les processus de démocratisation au nord et au sud de la Méditerranée ont été considérés comme distincts et indé­pendants. Au Nord, l’histoire aurait para­chevé une fois pour toutes la démocrati­sation des Etats et des sociétés. Au Sud, elle est à la peine et nul ne sait si le proces­sus va réellement aboutir. En fait, même avant le « printemps arabe », les processus démocratiques, au Nord comme au Sud, étaient bien plus interdépendants qu’on ne l’admettait.

Il est évident que les politiques occi­dentales d’appui aux dictatures arabes font un tort considérable à nos peuples en freinant leur propre processus de dé­mocratisation, voulu et conduit par une jeunesse des plus connectées et des plus modernes du monde. Moins bien perçu est le tort considérable porté à la démocratie occidentale elle­ même par ces mêmes politiques.

Aujourd’hui, on voit en Europe et aux Etats­Unis la brusque montée des droites extrêmes, notoirement antidémocrati­ques. De quoi se nourrit essentiellement cette vague ? Bien sûr, des difficultés économiques et sociales des sociétés en question, mais aussi, et de plus en plus, de la peur du terrorisme et de la phobie du « grand remplacement » par l’émigration légale ou clandestine.

Or, que sont ces deux menaces, sinon les produits directs de l’échec politique et économique des dictatures arabes portées à bout de bras par des démocraties occi­dentales obnubilées par des bénéfices à court terme et ignorant les énormes effets pervers à moyen et à long terme ? Postuler que les partis d’extrême droite, nourris et engraissés par les peurs du terrorisme et de l’« invasion », constituent un danger mortel pour les démocraties occidentales est certainement exagéré. Mais de tels partis peuvent les affaiblir et, surtout, les déconsidérer aux yeux d’un monde où les Occidentaux ont cessé d’avoir le beau rôle et les coudées franches.

Crise à la grecque


Qui peut contester le fait que plus les démocraties occidentales appuient des régimes vivant de la corruption et de la répression, générant donc plus de terro­risme et d’émigration sauvage, plus elles renforcent leurs droites extrêmes et plus elles affaiblissent leurs propres dé­mocraties, tout en ruinant nos chances de bâtir des Etats de droit et des sociétés pa­cifiées ? Nous voilà tous embarqués dans un terrible cercle vicieux.

Il est clair aujourd’hui que défendre la démocratie au Sud, c’est la défendre au Nord et vice versa. Aussi, l’intérêt bien compris des Occidentaux est d’arrêter leur soutien inconditionnel à des dictatu­res de toute façon en sursis. Leur intérêt bien compris est de faire pression sur leurs clients afin qu’ils entreprennent les réformes démocratiques et de justice sociale, seules capables d’enrayer le terrorisme et l’émigration.

Leur intérêt est aussi de soutenir les dé­mocraties en pleine croissance, comme la démocratie tunisienne. Etranglée par la dette, anémiée par la faiblesse de ressour­ces douanières imposées par les accords avec l’Europe, saignée à blanc par la corrup­tion d’élites bien en cour dans les capitales occidentales pour leur « modernisme », la Tunisie s’enfonce chaque jour un peu plus dans une crise à la grecque, mais sans le filet protecteur de l’Union européenne.

Or une telle crise, mise par une partie de la population sur le compte de la révo­lution, risque de faire avorter tout le processus démocratique, pourtant bien avancé, et de nous ramener à la case départ et à un nouveau cercle vicieux: régime fort, répression, corruption, terrorisme, émigration, révolution, etc.

Si l’Europe veut que la Tunisie reste cette bonne école de la démocratisation et serve d’exemple à d’autres peuples arabes, il lui faut en urgence effacer sa dette et la transformer en projets de développement, alléger momentané­ment ses conditions d’accès au marché européen, se montrer intransigeante avec la corruption. Sinon, les coûts vont deve­nir de plus en plus prohibitifs et les bénéfices de plus en plus aléatoires, et ce, pour tous les protagonistes.

jeudi 29 août 2019

En Tunisie, l’arrestation d’un candidat controversé alourdit l’ambiance de la campagne présidentielle

Nabil Karoui, homme d’affaires et candidat à la présidentielle tunisienne, a été arrêté vendredi 23 août. Il fait l’objet d’une enquête judiciaire pour corruption, évasion fiscale et blanchiment d’argent. Le timing de son arrestation relance les interrogations sur l’intégrité du processus démocratique dans le pays.



Au coeur de la Tunisie


Dans le QG d’Au cœur de la Tunisie, le parti de Nabil Karoui, la tension était palpable vendredi 23 août au soir. Déplacements à la hâte de cartons, d’ordinateurs et de paperasse « pour sauver tout notre travail de campagne », souffle-t-on, mais aussi anticiper une éventuelle perquisition. Au milieu des restes de flyers en forme de tête de lion, le symbole du parti, les télévisions sont directement branchées sur la chaîne Nessma TV qui parle de « kidnapping » de Nabil Karoui.

L’homme de 56 ans, un magnat des médias tunisiens, n’est officiellement plus le patron de la chaîne depuis quatre ans, mais il demeure actionnaire. Il en est d’ailleurs resté son principal sujet d’information. « Nabil Karoui est avant tout un candidat à la présidentielle dont la candidature a été acceptée par l’Instance supérieure électorale pour les élections (ISIE) et c’est un acteur important de la vie politique tunisienne. Ce qu’il se passe est vraiment dangereux pour le processus démocratique », déclare à Mediapart Sadok Jabnoun, un membre de la commission politique de la formation de Nabil Karoui.

Alors que son équipe de communication venait de poster des stories sur Facebook au sujet de la visite de terrain effectuée le jour même par le candidat dans le gouvernorat de Béja (nord-ouest de la Tunisie), où il a rencontré des propriétaires d’usines locales et inauguré un siège de son parti, l’homme s’est fait arrêter, vendredi, à bord de sa voiture, au péage autoroutier de Medjez el-Bab, à une cinquantaine de kilomètres de Tunis.

Des mandats de dépôt ont été émis à l’encontre de l’homme d’affaires et de son frère Ghazi Karoui par le pôle judiciaire et financier le 23 août, juste après le rejet par la justice tunisienne de l’appel concernant leur interdiction de voyager. Les deux frères font l’objet d’une enquête judiciaire depuis que l’ONG I-Watch – affiliée à Transparency International – a déposé début juillet une plainte concernant des soupçons d’évasion fiscale et de blanchiment d’argent. Cette plainte est intervenue après une enquête publiée en 2016 sur l’évasion fiscale des frères Karoui.

« Nous avons toujours été entendus en tant que témoins depuis que la plainte a été déposée. Depuis qu’une instruction a été ouverte, c’est l’État versus Nabil Karoui. Il faut que la justice fasse son travail et qu’elle continue, quel que soit le timing. Nous devons séparer le processus électoral du processus judiciaire », affirme Achref Aouadi, président de I- Watch.

La veille de l’arrestation, Youssef Chahed, lui aussi candidat à la présidentielle, a passé provisoirement ses fonctions de chef du gouvernement à son ministre de la fonction publique, Kamel Morjane, ancien ministre de la défense sous Ben Ali. Il n’a pas voulu démissionner, car le « pays traverse une période délicate et n’est pas en mesure de supporter les négociations pour constituer une nouvelle équipe gouvernementale », a-t-il déclaré dans une allocution télévisée jeudi 22 août.

Il a choisi de passer ses fonctions pour désamorcer les critiques de ses détracteurs, qui lui reprochaient d’utiliser les ressources de l’État pour sa campagne électorale et pour « donner les mêmes chances à tous les candidats ». Mais pour les avocats de Nabil Karoui, même si Youssef Chahed n’est plus au pouvoir, son arrestation reste « politique ».

« La célérité avec laquelle la justice a procédé à l’arrestation de Nabil Karoui, loin de la capitale, trois heures seulement après l’émission du mandat de dépôt, tout cela représente pour nous un scandale judiciaire », déclare l’un des avocats de Nabil Karoui, Kamel Ben Messaoud.

Presque au même moment où Karoui était arrêté, Hafedh Caïd Essebsi, le fils du président de la République décédé le 25 juillet dernier, a été contrôlé à l’aéroport de Tunis Carthage, parce qu’il était, selon une source, en possession de devises étrangères. La coïncidence de ces deux événements, qui tous deux concernent des adversaires politiques de Youssef Chahed, a tendu l’atmosphère de la campagne. Mais le ministère de l’intérieur comme les douanes ont assuré qu’il s’agissait, dans les deux cas, de procédures légales et justifiées.

Sur Facebook en Tunisie, la polémique enflait, ce samedi, sur le calendrier de l’arrestation – trois ans après le dépôt de la plainte –, mais aussi sur le manque de communication et de transparence des autorités judiciaires concernant l’arrestation.

Nabil Karoui a été transféré à la prison de Mornaguia à Tunis, tandis que son frère serait en fuite d’après des médias tunisiens. Pour le candidat qui disait vouloir « lutter contre la pauvreté et la misère » à grands coups de slogans à l’emporte-pièce, et s’est fait connaître par des actions caritatives très médiatisées de sa fondation, relayées par sa propre chaîne de télé, la campagne risque de se faire derrière les barreaux d’une prison.

« Nous continuerons à travailler librement et à faire campagne », déclare Blel Fares, candidat aux législatives. L’ISIE a affirmé que son arrestation ne le disqualifiait pas de la course à la présidentielle. « Une candidature ne peut être retirée qu’en cas de retrait volontaire ou de décès », affirme la porte-parole de l’instance, Hasna Ben Slimane.

Cette arrestation intervient après un long combat de I-Watch. Cette ONG a souvent été la cible de Nabil Karoui et de ses proches, notamment à travers des campagnes de diffamation et de menaces.

« Lorsque nous avons lancé notre campagne anticorruption, nous avions dit que nous investirions notre énergie et nos ressources sur un exemple concret, celui des Karoui et de Nessma TV pour changer la mentalité des Tunisiens sur la corruption. Aujourd’hui, beaucoup oublient que nous avons aussi déposé des plaintes contre d’autres candidats à la présidentielle : Youssef Chahed pour corruption dans l’affaire du dégel des avoirs de Marouane Mabrouk par l’Union européenne, Slim Riahi pour évasion fiscale, et Hatem Boulabiar pour corruption. Donc la question après l’arrestation de Karoui est qui sera le prochain ? » ajoute Achref Aouadi.

mardi 25 juin 2019

Politique

Comment le premier ministre Youssef Chahed manipule le parlement avec la complicité du parti Ennada





Youssef Chahed
Youssef Chahed premier ministre et candidat s'associé au islamistes pour evincél les concurrents.


Attaque contre la démocratie, ou sauvetage du modèle tunisien ? À quelques mois des législatives et de la présidentielle, les députés tunisiens ont voté en urgence une révision de la loi électorale qui risque d'écarter des candidats indépendants.

« C’est comme si le Congrès américain, voyant Trump monter dans les sondages à l’approche de la présidentielle, ou le parlement et le Sénat français voyant l’ascension de l’extrême droite, votaient une série de lois pour les en empêcher. » Meriem Boujbel ne décolère pas. Députée sous la bannière Mashrou Tounes (Un projet pour la Tunisie), un groupe parlementaire qui rassemble une quinzaine de déçus du parti présidentiel Nidaa Tounes, elle a voté mardi 18 juin contre le projet de révision de la loi électorale tunisienne car, dit-elle, c’est « un terrible coup porté à notre jeune et fragile démocratie ».

Une trentaine de députés ont fait comme elle, une quinzaine s’abstenant, mais la majorité (128 députés) a approuvé une refonte qui divise la classe politique tunisienne déjà bien fracturée par les luttes de pouvoir. Et pour cause : en pleine effervescence pré-électorale, à quelques mois de deux scrutins majeurs – des législatives en novembre et une présidentielle en décembre – et à un mois des dépôts des listes pour les législatives, la coalition nationale, le bloc parlementaire qui soutient le chef du gouvernement Youssef Chahed, a mobilisé l’assemblée pour faire voter en urgence une série d’amendements modifiant la loi électorale.

Objectif affiché : moraliser la vie politique, « protéger l’exception démocratique » du monde arabe. Objectif caché, selon les détracteurs du projet : barrer la route aux adversaires indépendants, non issus du sérail politique, en tête dans les intentions de vote dans les sondages, avec un arsenal législatif taillé sur mesure pour les contrer et empêcher leur candidature.

« 190 députés sur 217, soit 90 % d’entre nous, étaient présents [issus principalement des deux grands blocs parlementaires, la coalition nationale pro- premier ministre Chahed et Ennahda, le parti islamiste soutien de Chahed, qui à eux deux ont la majorité au Parlement – ndlr], c’est extrêmement rare qu’il y ait autant de monde », s’étonne la députée Meriem Boujbel.

Quatre personnalités en particulier sont visées, quatre personnalités dont la cote grimpe auprès de la population tunisienne à l’heure où souffle un vent de dégagisme à travers le monde qui balaie les formations politiques traditionnelles. Trois d’entre elles devancent dans les derniers sondages (sondages qui restent à prendre avec des pincettes) le premier ministre Youssef Chahed qui n’a pas encore annoncé sa candidature mais qui a créé un parti Tahya Tounes (« vive la Tunisie ») en début d’année, voué à le porter au palais de Carthage, à incarner la famille moderniste et à affaiblir le parti présidentiel Nidaa Tounes dont il est issu.


Il s’agit du magnat Nabil Karoui en tête des sondages d’opinion, fondateur de la chaîne de télévision Nessma TV, qui compte parmi ses actionnaires (minoritaire) l’ancien président italien Silvio Berlusconi et arrose sous l’œil des caméras de sa chaîne la population de dons (comme, pendant le ramadan, des distributions de repas) ; d’Abir Moussi, la présidente du Parti destourien libre (PDL), une nostalgique de l’ère Ben Ali qui a fait partie du comité central du RCD, le parti du dictateur déchu en 2011 ; et du constitutionnaliste Kaïs Saïed, partisan de la peine de mort. Autre potentielle rivale qui inquiète les partis en place : Olfa Terras Rambourg qui s'est fait connaître par le mécénat culturel et sportif de la fondation Rambourg et de son mouvement Aich Tounsi, et à qui l’on prête des ambitions politiques.

Ces quatre figures, estampillées « populistes » par une partie de la classe politique tunisienne qui les accuse de battre campagne hors des règles imposées aux partis, notamment financières, et de déséquilibrer ainsi le jeu démocratique, se voient couper les ailes par la nouvelle loi électorale à effet rétroactif. Celle- ci acte notamment la séparation entre l’activité politique et l’activité associative et caritative, exclut la candidature de quiconque fait l'apologie de la dictature, de l’ancien régime, tient un discours contraire à la démocratie et aux principes de la constitution, aux valeurs universelles des droits humains.

Un des amendements exige que les candidats aient respecté individuellement, durant les 12 mois précédant le scrutin, les mêmes obligations que les partis : pas de fonds étrangers, ni de dons de sociétés, pas de distribution d'aide (en numéraire ou en nature), ni de publicité politique. Dans une précédente version du texte ayant circulé avant le vote, était même écarté de la course tout candidat « dirigeant une association ou un média ».

« C’est clairement taillé sur mesure pour ces quatre personnalités. Le projet est tombé pile après le dernier sondage d’opinion qui les donnait en tête Nabil Karoui », constate la députée Meriem Boujbel. Elle est la seule dans son groupe à avoir voté contre. Dès février, elle s’était positionnée contre cette révision : « C’est un positionnement de principe, explique-t-elle. Je ne suis pas en désaccord sur le fond. Il y a en effet beaucoup à faire sur la moralisation de la vie politique mais le timing est très mauvais. Cela crée un précédent grave. On ne peut pas faire des lois, des amendements sur mesure pour des personnes précises parce qu’elles apparaissent en bonne position dans les sondages à quelques mois d’un scrutin crucial. Cela torpille la crédibilité des élections et du processus électoral. »

Son espoir ? Que le projet soit retoqué pour inconstitutionnalité. Un recours, porté par plusieurs députés, est en préparation. « Et il peut aboutir », veut croire Meriem Boujbel qui dénonce « un passage en force » : « Même les règles du Parlement n’ont pas été respectées. On a reçu les amendements le jour même en séance tenante alors que normalement, on les reçoit bien en amont, qu’on les discute en commission, en groupes parlementaires et lors de réunions de consensus. » Elle prévient aussi que l’instance supérieure indépendante des élections (ISIE) n’a « pas les moyens matériels et humains pour assurer des élections à temps avec ces nouvelles prérogatives ».

Quant à l’argument des partisans du projet arguant de la nécessité de protéger la démocratie balbutiante, elle le balaie d’un revers de main : « Avant de protéger la démocratie, ils veulent se protéger, protéger leur parti et leur personne. Je préfère encore avoir des mafieux au pouvoir pour les cinq prochaines années si c’est le choix du peuple, plutôt que de valider des méthodes pareilles, anti- démocratiques. »

« L’impact de cette révision va être terrible sur les élections et leur crédibilité »

La députée Lamia Dridi, dissidente de Nidaa Tounes qui a rejoint la coalition nationale, le groupe parlementaire pro- Chahed, justifie comme beaucoup cette révision comme une « nécessité pour protéger notre démocratie fragilisée ». « Nous étions dans l’obligation de prendre des dispositions pour fixer les bonnes pratiques. On ne peut pas rester les bras croisés et laisser la scène politique à des bandits qui occupent les plateaux télévisés dont ils sont propriétaires. »

Elle comprend que cette révision à quelques semaines d’un double scrutin déterminant choque mais elle ne regrette pas le calendrier : « On est en pleine transition, donc en construction d’une démocratie, on ne pouvait plus se taire et reculer devant ces pratiques. »

Un point de vue partagé par un député de l’opposition qui tient à garder l’anonymat tant le sujet reste explosif et qui s’est abstenu lors du vote : « Je n’ai pas voté pour car le timing me dérange, confie-t-il. On a attendu les mauvaises pratiques pour légiférer enfin et en pleine période pré- électorale ! Il ne fallait pas laisser faire et attendre pour les condamner, c’est normal du coup qu’il y ait cette polémique. Mais sur le fond, je suis d’accord avec cette loi. C’est un mécanisme pour que tout le monde respecte la loi. »

Il est étonné de voir les réactions internationales, notamment en France où des élus parlementaires se sont alarmés à l’instar du président du parti de centre droit de l’UDI Jean-Christophe Lagarde ou encore du député des Français de l’étranger de la 9eme circonscription, M’jid El Guerrab (ex-LREM, parti d’Emmanuel Macron), qui a déposé une question écrite à l’adresse du ministre français des affaires étrangères. Ce dernier a répondu aux journalistes qu’il ne se prononcerait pas sur « ce vote souverain » de son « pays ami et partenaire privilégié », renouvelant « sa confiance dans le peuple et les institutions tunisiennes » et saluant « la vitalité démocratique tunisienne dont les élections générales de l’automne constitueront un temps fort ».

« C’est bien de nous critiquer mais aucun ne met en cause ni l’accent sur les pratiques immorales de ces candidats s’agace le député tunisien. Certes, ce n’est pas moral de faire cela la veille des élections mais la violation des valeurs, de l’éthique de ces personnes est grave. On ne sait pas d’où vient leur argent, peut etre ils ne sont pas en règle avec le fisc. » Et d’ajouter : « Les gens oublient que ce n’est pas seulement la majorité présidentielle qui a validé ce texte. Des députés de l’opposition, connus pour leur engagement contre la corruption, ont voté par calcul politique pour ce texte comme le parti de Mohamed Abbou, le Courant démocratique . »

Dans une lettre adressée aux députés, Nabil Karoui a dénoncé une « tentative de coup d’État politique » ayant pour « seul but de l’empêcher de se présenter » : « Je ne renoncerai ni à mon engagement auprès des plus démunis ni à mon droit constitutionnel et encore moins à mon devoir moral de me porter candidat », a- t-il martelé.

À l’image de l'ancien président de la commission électorale, Chafik Sarsar, ou du premier syndicat tunisien l’UGTT, divers acteurs et observateurs font part de leurs inquiétudes ces dernières semaines. Ils sont partisans d'une réforme qui aurait dû être conduite il y a bien longtemps mais pas maintenant.

« L’impact de cette révision va être terrible sur les élections et leur crédibilité d’autant que le gouvernement qui a proposé ces amendements est partie prenante de ces futures échéances et que son chef vient de créer un parti politique qui va présenter des listes aux législatives et lui servir de tremplin à la présidentielle et qu’il est le chef de ce parti », déplore Selim Kherrat de l'observatoire de la vie parlementaire, Al Bawsala (la Boussole), une association qui surveille la fabrique des lois depuis 2012.

Pour lui, il y a comme une panique des partis traditionnels à quelques mois de l’échéance électorale qui craignent un vote sanction au profit de ces candidats hors circuit : « Karoui, Moussi, Saïed et Terras Rambourg bénéficient d’une forme de colère, d’un rejet de la figure politique, les mêmes dynamiques qu’à l’international. Tous tiennent des discours populistes, stigmatisants. Karoui bénéficie d’une visibilité médiatique, sa chaîne est dans le top 3. Il a aidé les populations défavorisées à travers le pays dans des zones oubliées où on ne voit pas d’élus, comme Terras Rambourg. Elle a mobilisé avec son association 3ich Tounsi, beaucoup de moyens qui lui ont permis de sonder 400 000 Tunisiens et de pondre un programme en douze points simpliste qui dit “on va emprisonner tout cadre de l’administration corrompu”. Moussi, elle, monopolise le segment anti- islamiste, promet de remettre en prison les islamistes, ce qui séduit encore une partie de la population. »

Si la nouvelle loi peut être retoquée par le Conseil constitutionnel, elle peut aussi l’être par le président nonagénaire Beji Caïd Essebsi. « Même si les chances qu’il le fasse sont infimes, ce serait une porte de sortie par le haut pour lui avance Selim Kherrat.  Il apparaîtrait comme le sauveur de la démocratie, récompenserait son copain Karoui pour ses bons et loyaux services, car cet homme d’affaires ne l’a jamais lâché et a contribué à son élection en 2014 avec sa chaîne télé et il se vengerait contre son poulain Chahed qui l’a trahi lui et le parti Nida Tounes qu'il a fondé. »







jeudi 2 mai 2019

Les Califes maudits

L’universitaire Hela Ouardi raconte la véritable histoire des premiers califes en s’appuyant sur les textes de la tradition musulmane.





Les Califes maudits



Muhammad, le prophète de l’islam, est mort. Pendant trois jours, sa dépouille, sans sépulture, a été abandonnée à la putréfaction. Des croyants, frappés d’incrédulité, croyaient pourtant à sa résurrection. Mais force est de constater qu’il est vraiment mort : que va-t- il advenir de la religion qu’il a prêchée ?

Le Prophète n’avait pas préparé sa succession. Ses plus proches, non sans arrière pensées, l’en avaient d’ailleurs empêché... Le dernier livre de Hela Ouardi, professeure de littérature et de civilisation française à l’université de Tunis et chercheuse associée du laboratoire d’études sur les monothéismes du CNRS, est la suite des Derniers Jours de Muhammad, qui avait fait grand bruit. Ce nouvel opus ouvre un cycle intitulé Les Califes maudits, qui reconstitue les règnes des quatre successeurs du Prophète, ses anciens compagnons, liés à lui par des liens matrimoniaux : Abû Bakr (632- 634), ‘Umar (634-644), ‘Uthman (644-656) et ‘Alî (656-661).

Si le premier est sans doute mort de maladie, les trois autres ont été sauvagement assassinés par des musulmans. C’est donc la naissance dramatique du premier califat de l’islam que raconte l’universitaire à la manière d’une pièce de Shakespeare. Si elle restitue aux protagonistes leur simple humanité, cette déconstruction astucieuse rompt de facto avec la légende dorée des quatre califes « bien gui- dés».

Dès l’origine, en effet, l’islam est divisé. Deux groupes s’affrontent pour la possession du pouvoir. D’un côté, les Émigrants conduits par Abû Bakr et ‘Umar, beaux-pères du Prophète, qui ont quitté La Mecque dix ans plus tôt pour migrer à Médine avec Muhammad. De l’autre, les Ansârs (les auxiliaires du Prophète), membres des tribus des Aws et des Khazraj. Un conclave a lieu à la sqîfa (tonnelle) où explosent rivalités, haines, marchandages, manœuvres, pressions, injures et coups de poing. Ces hommes se disputent la succession de Muhammad comme ils se disputaient hier un butin de guerre. Le larmoyant Abû Bakr finit par l’emporter mais la contestation reste vive. Sans sa détermination, pourtant, tout aurait pu dégénérer. Cette violence entre proches, il la canalisera et l’exportera en guerre contre les mécréants et apostats. Mais cette déchirure originelle, refoulée, éclatera vingt- quatre années plus tard dans un affrontement qui divisera de façon irrémédiable les musulmans entre sunnites et chiites.

Exploration philologique

La famille du Prophète est écartée. Fâtima, sa fille chérie, se rebelle. Elle ne veut pas être dépouillée de l’héritage, notamment de l’oasis de Fadak, que le premier calife s’approprie pour financer l’effort de guerre. Fâtima le maudit mais, malade et meurtrie, elle ne survit à son père que quelques semaines.

Ce livre n’est pas une fiction même si la forme du récit pourrait faire croire à un roman historique où l’imagination ou la fantaisie s’emparent des interstices ou des vides laissés par l’Histoire. Non, rien n’est inventé car l’historienne se livre à une exploration philologique des sources de la tradition musulmane sunnite et chiite et à une mise en forme qui rassemble les récits atomisés de la Tradition.

Comme les morceaux éparpillés d’un puzzle, tous les détails, faits et dialogues, jusqu’aux traits physiques ou de caractère, sont tirés de la littérature musulmane traditionnelle et canonique: Hadîth, Tabaqât, exégèses, chroniques, etc. Ces textes pieusement vénérés, de façon étonnante, ne sont curieusement jamais consul- tés ou presque. Cet ouvrage les éclaire sous un jour nouveau. Louons Hela Ouardi, grande connaisseuse de Queneau, d’oser arpenter de son gai savoir une montagne sacrée et redoutée, celle de la lecture critique des textes de l’islam, dans le lourd contexte que l’on connaît.



Les Califes maudits







dimanche 31 mars 2019

Des vehicules neufs dans un pays en crise pour un sommet arabe

Béji Caïd Essebsi s'offre des 4x4 GMC pour le Sommet arabe


Dans le cadre du sommet arabe ou tous les dictateurs et hommes politiques seront présent et dans un cadre de crise financière du pays, le président Beji sait offert sur le budget de la présidence une flotte de 34 véhicules américains tout neufs pour la somme de 3 millions et demi de dinars. Les contribuables peuvent dire merci. 















samedi 30 mars 2019

Séquestration d'un diplomate de l'ONU en Tunisie

Trafic d'armes en Tunisie




Justice tunisienne
Un diplomate de l'ONU dors en prison sur ordre du procureur du tribunal de Tunis



Cela se passe comme dans les films d'espionnage, sauf qu’ici nous sommes en présence d'abrutis et de singes qui gouverne encore a l'ancienne un pays qui a fait une révolution de printemps sur le papier en 2011 et qui s'y prend mal pour régler cette histoire.

Notre enquêteur de l’ONU s’appelle Moncef Kortas c’est un haut fonctionnaire issu de l'organisation internationale ONU, qui est donc un diplomate avec une immunité qui le protège dans le cadre de son activité professionnelle pour le compte de l'ONU partout ou il est en mission. Mais voilà, ce fonctionnaire se trouve être un ressortissant tunisien et allemand.

La justice tunisienne pense qu'elle est au des lois vu que le diplomate a la nationalité tunisienne et que l'état tunisien qui a signé les des conventions de vienne pour l'immunité diplomatique ne lui concerne pas.

De passage en Tunisie pour aller en Libye ce 26 mars, l'état tunisien a envoyé huit agents, plus quatre chauffeurs a sa rencontre à l’aéroport sur le parking pour le mettre en état d'arrestation sur ordre du procureur de la République de Tunis. Le motif: espionnage, écoute, matériel d'espionnage, suspicion d’intelligence avec des parties extérieures et touti quanti ....

Le plus beau dans l'histoire c'est que sait pas n'importe qui est saisis de l'affaire, c'est Béchir Akremi. Celui ci est un procureur de la République du Tribunal de première instance de Tunis, c'est une marionnette du parti islamiste Ennahda au pouvoir au sein du gouvernement. À chaque fois que celui-ci est saisi, il agit soit pour noyer le poisson ou bien pour agir en radio commandée pour les islamistes d'Ennahda en sous-main; donc un homme de paille pour faire taire ceux qui parle de trop.

Dans ce type d’affaires, la justice utilise l’article 13 du code de procédure pénale tunisien qui permet au procureur ou au juge d’instruction de retarder l’accès à un avocat de 48 heures à compter du début de la détention en plaçant le diplomate en prison pour qu'il n'ait pas droit à un avocat.

La loi donne également au procureur le droit de retarder l’accès à un avocat pendant les 48 premières heures de détention pour les affaires de terrorisme et d'espionnage. Dans ce qui constitue un abus manifeste des droits d’un détenu, le procureur semble invoquer systématiquement cette disposition dans ce type de dossier. Et si le détenu n'a pas d'avocat, il n'a qu'à se débrouiller ou attendre des semaines après une démarche bureaucratique hypothétique pour qu'un avocat lui soit commis d'office.

Pour ce qui est des faits invoqués dans les médias, tous les agents et journaliste d'influence sont mis a contribution dans les rédactions tunisienne,  la presse, radio, web, sont mis a contribution pour soutenir les thèses et la propagande du pouvoir judiciaire, à commencer par le porte-parole du ministère de l'Intérieur :  à travers la porte-parole la justice qui est aux ordres du pouvoir politique, elle affirme que le procureur reproche au diplomate de ne pas les avoirs (ONU) prévenus du passage du diplomate sur le territoire tunisien, de ne pas etre porteur du passeport diplomatique au moment du franchir la frontière de l'aéroport et d'espionnage. Comprenne qui pourra...


Mais au fait que fessait le diplomate à Tunis ? Arrêté le 26 mars 2019 en fin d'après-midi, le diplomate enquêtait sur le trafic d'armes en Tunisie depuis 3 ans. Le pays servait de transit avec des hommes de pailles de l'appareil militaire et politique du partis Ennahda. Ce qu'il a découvert fait trembler les responsables politiques du parti au pouvoir CPR et Ènnahda de l'époque. Car comme dans tout trafic d'armes il suffit de suivre la piste de l'argent sale dans le sud et dans la capitale tunisienne pour comprendre que tout le monde a bénéficié du droit de passage et autre commission dans le trafic d'armes à travers la Tunisie.

En plus de cela l'enquêteur Moncef Kartas récoltait des sources d'information dans la place qui donnait des noms de politiciens aux commandes du pays, sur le role de l'armée tunisienne au frontiere etc ... . Ajouté a cela le nom de la Turquie et le Qatar qui sont des alliers proches du parti islamiste au pourvoir Ennahda et avec cela un sommet arabe qui arrive dans 3 jours, vous aurez droit a une panique a bord en cas de révélation lors du somment de la ligue arabe.  Et comme tout le monde se tient par la moustache et que les élections approchent, faudrait pas qu'un tonnerre n'arrive à éveiller les esprits parmis la population avec les elections au pays.


Alors pour neutralisé le diplomate qui a eu le malheur de mettre sont nez dans les histoires du trafic d'armes, certain ont décidé en haut lieux de le mettre hors d'état de nuire et de saisir tous les documents qui se rapporte a l'affaire pour découvrir qui dit quoi et fait quoi dans le dossier. Et tant pis pour la valise diplomatique.

Dans tous les cas, l'état tunisien ment et joue double jeu face a l'ONU en instrumentalisant une justice qui na que de noms. Même l'ancien dictateur Ben Ali n'aurait jamais osé mettre en prison un diplomate étranger, mais apparemment les islamistes et leurs associés eux n'ont apparemment pas peur.

Ni le monde politique et aucun ministre du gouvernement et ni le conseil supérieur de la magistrature ne lève le doigt ne s'est exprimé jusque aujourd'hui sur cette injustice qui continue. Pour couronné le tout, l'état tunisien et ça justice corrompue qui ne respecte meme pas le droit et les convention que le pays a singer qui reconnait l'immunité dont jouis l'enqueteur Moncef Kartas, nous parles de matériel d'espionnage et d'écoute. Comme on a l'habitude chez nous de comprendre les grandes manoeuvres des petits esprits enchantés, tout système de communication ou de téléphone crypté de communication est un système d'espionnage pour le monde judiciaires et le ministère de l’Intérieur. Les experts en mission pour les Nations Unies, comme Monsieur Kartas, sont couverts par la Convention sur les privilèges et immunités des Nations Unies.


Pression sur l'avocat 

Ils existe au sein du ministere de l'interieur un groupe de policier qui utilise les memes methode de l'epoque du dictateur Ben ali, la pression sur les citoyens tunisien. L’avocat Hassen Ghodhbani a annoncé, ce jeudi 18 avril 2019, qu’il renonçait à défendre l’expert onusien, Moncef Kartas devant le pôle antiterroriste . Cette décision résulte selon l’avocat aux pressions et ingérences qu’exercent sur lui certaines parties pour tenter de l'influencer et de le contrôler dont le but est de na offrir une prestation a l'accusé. De plus toute les communications electronique, orale, courier postale sont surveillé par le ministere de l'interieur dont le but est de connaitre les moindres geste de l'avocat avec sont client et l'ONU.

Qu dit la section 22 de l’article VI de la Convention sur les privilèges et immunités des Nations Unies auquel la Tunisie a adhéré:
’Les experts lorsqu'ils accomplissent des missions pour l'Organisation des Nations Unies jouissent, pendant la durée de cette mission, y compris le temps du voyage, des privilèges et immunités nécessaires pour exercer leurs fonctions en toute indépendance. Ils jouissent en particulier des privilèges et immunités suivants : immunité d'arrestation personnelle ou de détention et de saisie de leurs bagages personnels ; immunité de toute juridiction en ce qui concerne les actes accomplis par eux au cours de leurs missions (y compris leurs paroles et écrits). Cette immunité continuera à leur être accordée même après que ces personnes auront cessé de remplir des missions pour l'Organisation des Nations Unies ; inviolabilité de tous papiers et documents...’’

lundi 7 janvier 2019

A Tunis, la justice transitionnelle en fin de course

IVD TUNISIE
Les dossiers de l'IVD

L’instance chargée de faire la lumière sur les dérives du régime Ben Ali a rencontré de multiples difficultés


Rached Jaïdane claudique toujours, fichu stigmate. Des ligaments de la cheville broyés à force de « poulet rôti », cette position du corps suspendu à une barre pieds et poings ligotés, cela laisse des traces, des douleurs, même un quart de siècle après. Rached Jaïdane, quinquagénaire au bouc poivre et sel, n’aime pas trop ressasser ces souvenirs de torture dans les geôles de l’ex-dictateur Ben Ali, où il perdit bien plus que treize ans de sa vie de 1993 à 2006. La pudeur l’inhibe pour évoquer l’ampleur des outrages.

Et s’il y consent, c’est pour interroger : « Pourquoi cette atrocité, cette sauvagerie ? » Et aussi pour revendiquer une simple aspiration à la justice : « Je veux juste comprendre qui a donné l’ordre, re- monter au sommet de l’échelle des responsabilités. » Alors que le mandat de l’Instance vérité et dignité (IVD), réplique tunisienne de la Commission vérité et réconciliation sud-africaine, expire lundi 31 décembre après quatre ans et demi d’existence, le cas de Rached Jaïdane est l’une des affaires emblématiques de la justice transitionnelle en Tunisie. Ces six derniers mois, une cinquantaine de dossiers du même type, mettant en cause des violations des droits de l’homme – avant ou pendant la révolution de 2011 –, ont été trans- mis à des chambres spécialisées. Une vingtaine d’audiences ont déjà eu lieu à Tunis, Nabeul, Gabès, Sidi-Bouzid, Gafsa...

Est-ce la fin de l’enlisement de ces dernières années ? La brusque activation, avant la date fatidique du 31 décembre, du volet pénal de la « reddition des comptes », une des missions de l’IVD, fait naître autant d’espoirs chez les victimes que de craintes chez les bourreaux. Sept ans après la chute de la dictature, et alors que les forces de l’ancien régime tirent parti de la confusion entourant la « transition démocratique » pour se réveiller, un sentiment d’urgence s’est emparé des cercles militant. A leurs yeux, il n’était que temps d’en finir avec l’impunité dont les acteurs de l’ex-dictature avaient jusqu’alors bénéficié et à laquelle la rupture de 2011 n’avait pas changé grand-chose. «Seule la jus- tice transitionnelle peut stabiliser la Tunisie, insiste Rached Jaïdane. Si le processus est torpillé, cela peut casser le pays. »

L’ancien prisonnier politique a retrouvé un début de confiance. Le 6 décembre, il a pu apercevoir ses tortionnaires, dissimulés pourtant derrière un paravent, lors d’une audience au tribunal de première instance de Tunis. « J’en ai ressenti une fierté, admet-il après coup. Mais je ne leur souhaite pas le cachot, je veux qu’ils disent la vérité. » Ironie du sort : c’est dans cette même salle qu’il avait lui- même été condamné en 1996 à 26 ans de prison pour « complot contre la sûreté de l’Etat ». Rached Jaïdane avait été arrêté trois ans plus tôt à Tunis alors que, étudiant en mathématiques à Paris, il était revenu au pays assister au mariage de sa sœur. Ses liens avec le parti islamiste Ennahda lui avaient alors valu d’être accusé de tremper dans une conspiration contre le régime de Ben Ali.

Procès « inéquitables »


Dès le 1er janvier, l’IVD ne pourra plus adresser à la justice des dossiers comme celui de Rached Jaïdane. En attendant la date butoir, les transferts s’accélèrent. A la tête de l’IVD, Sihem Bensedrine, ex-opposante à la dictature, an- nonce notamment « un gros procès contre Ben Ali ». L’autocrate déchu, exilé en Arabie saoudite, a déjà fait l’objet depuis 2011 d’une douzaine de condamnations par contumace, mais Mme Bensedrine estime que nombre de ces procès étaient « inéquitables ». « Le dossier que nous allons transmettre est bien mieux instruit, précise Mme Bensedrine. Il est fondé sur des preuves irréfutables établissant des pratiques d’abus de pouvoir, d’escroquerie et de blanchiment d’ar- gent. » « Ce futur procès effacera l’image que certains véhiculent, celle d’un “type bien” dévoyé par sa belle-famille [les Trabelsi], pour- suit-elle. En fait, c’était bien lui le corrompu. C’est lui qui a pillé et pris en otage l’Etat tunisien. »

Mise en place en 2014, l’IVD est l’un des principaux acquis de la transition démocratique tunisienne. Son mandat est de solder les comptes de la dictature, à l’instar des commissions créées dans d’autres pays s’arrachant à la nuit autoritaire. La loi lui a confié la mission de « révéler la vérité » sur les violations des droits humains et les malversations financières commises pendant la période 1955-2013, d’exiger de leurs auteurs qu’ils « rendent des comptes », de « dédommager » les victimes (55 000 dossiers ont été retenus, dont 10 000 cas de tortures) afin d’aboutir à la « réconciliation nationale », d’« archiver la mémoire collective » et de proposer des réformes garantissant que ces violations « ne se reproduisent pas ». « Il s’agit de rétablir la con- fiance des citoyens dans l’Etat », résume Mme Bensedrine.

De fait, le rôle assigné à l’IVD était éminemment politique, enflammant les polémiques. Dès sa naissance, l’instance s’est trouvée confrontée à l’hostilité du président de la République Béji Caïd Essebsi, dont le parti qu’il a fondé, Nidaa Tounès, a recyclé de nombreuses figures de l’ancien régime. Liés à ces réseaux, la majorité des médias tunisiens ont mené une virulente campagne contre l’IVD, focalisant notamment leurs attaques sur Mme Bensedrine, dépeinte comme une « revancharde » liée à Ennahda.

Nombreuses obstructions


Dans ce contexte hostile, des pans entiers de l’appareil d’Etat ont boycotté le processus de justice transitionnelle. En juin, un syndicat de policiers a même appelé ses membres à « ne pas répondre aux convo- cations émises par l’IVD ». Résultat : nombre de policiers cités à comparaître aux procès récents ne se sont pas déplacés. De même, la moitié des magistrats formés pour siéger dans ces chambres spécialisées ont été subitement nommés à l’automne à de nouvelles fonctions, ruinant une bonne partie du travail préparatoire à l’actuelle séquence judiciaire. Ainsi la réédition des comptes de la dictature est-elle encore loin d’être acquise. 

Avec la disparition imminente de l’IVD, il revient désormais au gouvernement de permettre que la justice transitionnelle poursuive son cours. Ce dernier dispose d’un an pour mettre en œuvre les recommandations contenues dans le rapport final de l’IVD, en passe d’être publié. Au vu des obstructions déjà à l’œuvre, l’affaire s’annonce laborieuse. « La transition démocratique ne doit pas être réduite à un argument de marketing pour vendre l’image de la Tunisie à l’étranger », avertit Sa- lwa El-Gantri, directrice du bureau tunisien d’International Center for Transitional Justice.

Sur la scène internationale, l’image d’un président Essebsi promouvant l’égalité entre hommes et femmes dans l’héritage tend désormais à prévaloir sur celle d’un héritier de l’ancien régime entravant la justice transitionnelle. « Il ne faudrait pas que les réformes sociétales soient la seule mesure de l’état d’avance- ment de la transition démocratique en oubliant le démantèlement du système dictatorial », alerte Antonio Manganella, le directeur du bureau de Tunis d’Avocats sans frontières. Houcine Bouchiba, pré- sident d’Al-Karama, une association de victimes, s’en inquiète sans détour : « Il serait un danger pour tout le monde que les victimes de la dictature prennent la justice entre leurs propres mains. »

samedi 29 septembre 2018

L’art du divorce à la tunisienne

Est-ce l’estocade portée à l’« exception tunisienne » ? Le chef de l’Etat tunisien, Béji Caïd Essebsi, a annoncé, lundi 24 septembre, sa « séparation » d’avec Ennahda, le parti issu de la matrice islamiste, avec lequel il avait scellé une alliance en 2015. L’événement est significatif. La coalition gouvernementale forgée entre Nidaa Tounès, le parti « moderniste » d’inspiration bourguibienne fondé par le chef de l’Etat, et Ennahda, engagé dans une révision pragmatique de sa relation à l’islam politique, avait stabilisé un paysage tunisien vacillant après la révolution de 2011. 

La Tunisie avait alors été célébrée à l’étranger comme un modèle de consensus, une vitrine emblématique de cette culture du dialogue qui a sauvé le pays des naufrages post-« printemps arabes ». Un prix Nobel de la paix l’avait même couronnée en 2015. 

Avec l’annonce du chef de l’Etat, dépité par sa relation de plus en plus crispée avec Rached Ghanouchi, le patron d’Ennahda, une ère se clôt. La Tunisie va cesser de vivre à l’ombre de la connivence personnelle entre les « deux cheikhs », comme les appellent les Tunisiens. Leur complicité avait entraîné dans son sillage une coopération fonctionnelle, sinon enthousiaste, entre leurs formations. Le tandem a vécu.

Pour autant, la Tunisie n’est pas propulsée au bord de l’abîme. Car la « séparation » annoncée par M. Essebsi relève d’un divorce personnel plus que d’une fracture politique. Elle ne prélude pas à la rupture de l’alliance entre les familles moderniste et islamo-conservatrice. Car le parti présidentiel Nidaa Tounès, plongé dans une crise interne, est en train d’imploser. Sur ses bases historiques émerge une force en plein essor, centrée autour de Youssef Chahed, le jeune chef de gouvernement (43 ans), lui-même issu de Nidaa Tounès. Tout indique que la relation de travail entre ce dernier et Ennahda, déjà bien établie au sein d’un gouvernement de coalition, se poursuivra. L’impact de l’annonce du chef de l’Etat sera donc limité.

En fait, la véritable bataille en cours est celle qui secoue les équilibres internes au camp du chef de l’Etat. Entre M. Essebsi et M. Chahed, rien ne va plus. Là est le vrai divorce. Le président tunisien n’a guère goûté la résistance que lui a opposée son ancien protégé, dont il avait parrainé la nomination il y a deux ans. Dans cette épreuve de force, M. Chahed peut d’ores et déjà compter sur une quarantaine de députés, soit une force équivalente à celle de ses rivaux de Nidaa Tounès. Elle comprend surtout des dissidents ayant quitté le parti après la conquête de sa direction, en 2016, par Hafedh Caïd Essebsi, le fils du chef de l’Etat. Au-delà de ses propres troupes, l’atout de M. Chahed, ce sont surtout les bonnes dispositions d’Ennahda à son égard, qui dispose du premier groupe parlementaire, avec 69 députés.

A son insu, le parti islamo-conservateur se trouve ainsi propulsé au rang paradoxal d’arbitre de la crise interne de Nidaa Tounès. Au nom de la « stabilité politique » de la Tunisie, le parti de M. Ghanouchi s’était jusqu’alors opposé au départ de M. Chahed que réclamait la direction de Nidaa Tounès avec l’aval discret du chef de l’Etat. Depuis sa victoire aux élections municipales du printemps, qui l’a consacré premier parti en Tunisie, Ennahda redonne de la voix. Il tient désormais ouvertement tête au président de la République, une résistance nouvelle qui contraste avec la loyauté, confinant parfois au suivisme, manifestée ces trois dernières années.

LA FRAGMENTATION DE NIDAA TOUNÈS

C’est que la fragmentation de Nidaa Tounès a mécaniquement conduit Ennahda à revoir sa relation avec M. Essebsi. Au sein du parti islamiste, qui se définit désormais comme « démocrate musulman », la tentation est vive de changer de pied et de sceller une alliance avec M. Chahed, alternative potentielle au clan Essebsi au sein de la même famille « moderniste ». Le scénario n’est pas encore clair. Mais Ennahda tient à l’évidence à continuer à coopérer avec une formation issue de la lignée « destourienne», ainsi que l’on nomme la filiation bourguibienne. Quel qu’en soit le porte-drapeau.

C’est pourquoi le fameux consensus tunisien n’est pas à ce stade menacé. Il est sans nul doute sous pression, principalement en raison de la guerre fratricide à Nidaa Tounès, où l’idéologie tient moins de place que le choc des ambitions personnelles. Le tournant a été la conquête, au début de 2016, de l’appareil de Nidaa Tounès par Hafedh Caïd Essebsi, qui a réveillé le syndrome d’une succession « dynastique » que la plupart des Tunisiens pensaient appartenir à un passé révolu.

Contrairement à son prédécesseur, Habib Essid (janvier 2015-août 2016), qui avait fini par jeter l’éponge, M. Chahed a résisté jusqu’ici aux tentatives d’immixion dans les affaires gouvernementales émanant de l’équipe de Hafedh Caïd Essebsi à la tête de Nidaa Tounès. Mieux, il a déclenché, au printemps 2017, une campagne anticorruption qui lui a valu une certaine popularité et a approfondi le schisme avec le fils du chef de l’Etat et, de proche en proche, avec le père lui-même, le mentor qui s’est senti trahi.

Au fil des mois, il est devenu évident aux yeux des observateurs que M. Chahed nourrissait désormais les plus hautes ambitions dans la perspective du double scrutin – législatif et présidentiel – de la fin 2019. Ses rivaux feront flèche de tout bois pour le contrer. C’est que M. Chahed n’est plus perçu comme le « chevalier blanc » autant qu’il a pu l’être au début de son offensive anti- corruption. Le doute commence à s’instiller sur l’instrumentalisation de cette dernière au service de ses ambitions personnelles. Les couteaux sont tirés au sein de la « famille moderniste ». La transition tunisienne en est secouée, pas forcément déstabilisée.

lundi 20 août 2018

Magouille entre flic et politique

L'ancien garde du corps de Ben Ali devenu consul général



Sami Sik Salem
Comment un garde du corp de Ben ali est devenu consul general en Tunisie et a l'etranger !


Voilà une drôle d'histoire qui peut faire rire les pays étrangers et faire pleurer les Tunisiens. Ils s'appellent Sami Sik Salem, sont nom vous dit peut être rien mas c'est l'ancien garde du corps du président en fuite le dictateur Ben ali. Ils ont su jouer les intrigues dans l'épisode de la fuite du dictateur Ben ali, puis il a joué les intrigues après la révolution sous le mandat de Moncef Marzouki et de Beji Caied Essebsi.

Ensuite l'histoire va très vite pour celui-ci, il est nommé diplomate à l'Ambassade de Lyon en France, et oui rien que ça. Oui un garde du corps de l'époque de Ben ali qui devient ambassadeur comme dans les républiques bananières du jour au lendemain grace aux copinages et a la corruption du nouveau président de la République Beji Caïed Essebsi.

Celui-ci vient de le nommer dans un poste créé de toute pièce pour lui, Sami Sik Salem est devenu consul général. Un consul sans affectation particulière vu que l'intéressé n’a aucune qualification et aucun diplôme universitaire. Mais par ce que celui-ci est vivant et en bonne santé et qu'ils sert certain parti au palais présidentiel notre cher vieux président de la République qui fêtera c'est 94 ans bientôt cette année na pas trouver mieux de lui créer une fonction virtuelle pour touché un salaire des plus confortable de 3500 euros par mois sans rien faire. Le tout avec la complicité et l'accord du ministère des Affaires étrangères de notre époque. C'est un président auquel ont ne peut rien refusé aux ministères des Affaires étrangères. Et pour ceux qui croient que la Tunisie a une politique étrangère digne des pays démocratiques avec une ligne directrice, ceux-ci peuvent se rhabiller. Les nominations et les postes se font et défont a la tête du client et pour ceux qui aspire a être diplomate aux ministères des Affaires étrangères peuvent resté assis sur leurs chaises s'ils n'ont pas les bonnes cartes en mains pour servir leurs comptes en banque !

Fil conducteur 


Acte 1: Le colonel-major et l’ancien directeur général de la garde présidentielle Sami Sik Salem vient de charger l’avocat Imed Ben Hlima pour intenter une procédure judiciaire contre les deux généraux Rachid Ammar et Faouzi Aloui pour enlèvement et séquestration d’une personne en dehors de toute procédure.

D’après le journal électronique Akher Khabar Online, l’affaire remonte au 19 janvier 2011 (du temps de la révolution du jasmin). D’après la même source, Sami Sik Salem a mentionné dans le procès verbal qu’il a été victime d’une opération de kidnapping de la part de Rachid Ammar (celui qui se fait passé pour un heros aupres des medias) et de Faouzi Aloui. Il a ajouté qu’il a été séquestré ‘gratuitement’ pendant 16 jours à la caserne militaire de l’Aouina et qu’il a été agressé physiquement.

Voici les faits dans les détails : le 18 janvier, alors que Dabbabi, ancien de la Sûreté du ministère de l’Intérieur et proche du Général Ammar est fraichement nommé à la place de Sariati à la tête de la Direction Générale de la Sûreté du Chef de l’Etat, Sik Salem apprend qu’un haut gradé de l’armée va venir le voir. Pensant qu’il allait enfin avoir l’occasion de témoigner de ce qui s’est passé le 14 janvier à la présidence et être officiellement félicité, Sik Salem se prépare à l’acceuillir. Une fois arrivé, le colonel-major Faouzi El Aloui, lui annonce qu’il vaudrait mieux aller discuter à la Sureté militaire. Dès que la voiture transportant les deux hommes quitte le palais, une autre voiture pleine d’hommes cagoulés les suit. Une fois éloigné du Palais de Carthage, la voiture s’arrête et les cagoulés font irruption dans le véhicule. Sik Salem est aussitôt menotté et un sac opaque est enfoncé sur sa tête. Les cagoulés le somment de se tenir tranquille. La voiture continue son chemin jusque Bab Saadoun. Une fois là-bas, Sik Salem est jeté par terre et roué de coups par les cagoulés avant d’être enfermé dans une geôle d’où il ne sortira que 16 jours plus tard sans même avoir vu la lumière du jour… ni même avoir été entendu par un enquêteur, par un juge d’instruction ou par quiconque*…
La question qui se pose est celle-ci : pourquoi Sami Sik Salem a -t-il attendu 5 ans apres la révolution pour porter plainte?

Acte 2- Sami Sik Salem a été nommé directeur de la sécurité présidentielle de Moncef Marzouki, poste qu’occupait Ali Seriati du temps du président dictateur en fuite.
Il est à rappeler que Sami Sik Salem a joué un rôle essentiel dans la transition pacifique du pouvoir, le 14 janvier 2011 , en refusant de déférer aux ordres de Ali Seriati et en convoquant Mohamed Ghannouchi, Foued Mbazzaa er Abdallah Kallel pour la transmission des pouvoirs présidentiels.

Acte 3: Sami BEN SIK SALEM, est nommé nouveau Consul de la République Tunisienne à Toulouse.

Il est à rappeler que Sik Salem a été nommé Consul Général de la Tunisie à Tripoli et qu’il a refusé ce poste. Selon la même source, «son "recasage" toulousain vise peut-être à le dissuader de porter plainte contre l'ancien chef d'état-major interarmées Rachid Ammar, érigé au rang de héros de la révolution, alors qu'il avait en verité exigé du dictateur Ben ali un ordre ecrit de celui ci pour tiré sur les manifestant.

Acte 4: Sami Sik Salem vient d'être nommé consul général, un poste sans affectation a l'étranger. C'est un poste créé de toute pièce pour l'ancien garde du corps de Ben ali. Il pourra continuer à toucher un joli salaire de 3500 euros en toute quiétude en Tunisie.

dimanche 29 juillet 2018

Vague islamiste sur les mairies tunisienne

Arrivée deuxième, derrière les listes indépendantes, au scrutin municipal du 6 mai, Ennahdha a réussi à rafler 69 % des présidences de conseils municipaux. Et dame le pion à son allié national, Nidaa Tounes, à un peu plus d’un an des législatives et de la présidentielle


marie tunisienne
LES PRÉSIDENCES DES CONSEILS MUNICIPAUX 


Il fait chaud. Dans la salle comme dans les esprits. L’élection du président du conseil municipal de la
capitale, ce mardi 3 juillet, promet d’être serrée. Les résultats tombent : 26 voix pour Souad Abderrahim, d’Ennahdha, contre 22 pour Kamel Idir, de Nidaa Tounes. Le moment est historique. C’est la première fois qu’une femme revêt l’écharpe rouge et blanc, attribut du pouvoir municipal à Tunis. Tohu-bohu et youyous accueillent l’intronisation de la nouvelle élue.

Avec cette victoire, le parti islamiste fait coup double. D’abord sur le fond, en donnant une nouvelle dimension au rôle sociopolitique des Tunisiennes et en prenant le parfait contre-pied des positions rétrogrades qui lui sont prêtées, notamment en matière d’égalité des sexes. Car sur le plan national Ennahdha est la formation qui a fait élire le plus grand nombre de femmes maires. Souad Abderrahim se voit conférer, en passant, le titre de Cheikh el-Medina, celui-là même qu’une partie de l’élite tunisoise, moderniste, bourgeoise et arrogante, refusait de voir échoir à une femme. Comme un pied de nez... Souad Abderrahim ayant grandi à Sfax, son raid réussi sur l’Hôtel de Ville sonne en outre comme une revanche pour la seconde ville du pays, tellement délaissée par le pouvoir central que ses habitants avaient migré en masse à Tunis dans les années 1980.

Une leçon de politique


De manière schématique, la répartition des présidences de conseils municipaux correspond à la confguration globale des élections législatives et présidentielle qui ont scindé la Tunisie en trois blocs : les conservateurs dans le Sud, les modernistes à Tunis et dans le Sahel, les partis de gauche dans le Nord-Ouest. Mais le scrutin aura surtout été marqué par une nette progression d’Ennahdha.

Sur la forme, le parti administre à ses rivaux une leçon de politique. On le disait marginalisé, usé, incapable de nouer des alliances au-delà de sa propre base, là où Nidaa Tounes aurait pu, ou dû, se répartir des villes avec les listes indépendantes, grandes vainqueurs le 6 mai dernier avec plus de 32 % des voix. Il n’en a rien été. Avec 28 % des suffrages, la formation de Rached Kheriji rafle 69 % des présidences de municipalités. Une prouesse. Dans certains cas, comme à Laaroussa (Nord-Ouest), elle a bénéficié de désistements du Front populaire (extrême gauche), une situation incongrue davantage liée à des relations personnelles locales qu’à des positions partisanes. Le résultat, en quelque sorte, d’un ancrage territorial travaillé de longue date.

Divorce consommé ?


Surtout, Ennahdha remporte 95 % des présidences dans les grands centres urbains, comme Tunis, Sfax ou Bizerte. C’est l’assurance d’un accès direct à plus de 4 millions d’administrés sur une population de 11 millions d’habitants. « Erdogan a commencé par la mairie d’Istanbul », rappelle Jaafar, un buraliste. Un tremplin pour des visées nationales. Et une occasion unique de consommer le divorce avec le parti majoritaire, Nidaa tounes auquel les islamistes sont alliés sur le plan national. Dès janvier 2018, Borhène Baies, chargé des afaires politiques de Nidaa, prévenait : « Nous sortons du consensus pour aller vers une situation concurrentielle avec Ennahdha. »

La campagne municipale a pourtant été parasitée par des soupçons de listes communes et d’accords secrets entre les deux partis. Ce dont les électeurs n’ont pas voulu : non contents de s’abstenir massivement (66,7 %), ils ont aussi sanctionné la formation fondée en 2012 par Béji Caïd Essebsi qui enregistre un net recul. Arrivé troisième le 6 mai, avec un peu plus de 20 % des voix, Nidaa Tounes n’obtient que 41 présidences de municipalités sur 350.

La crise est profonde. 


En quatre ans d’existence, la coalition a perdu de son entregent. Incapable de séduire ou, à défaut, de nouer des combinaisons d’appareils pour reconfigurer les équilibres politiques autour d’enjeux locaux, elle n’a pas non plus réussi à noyauter à grande échelle les listes dites citoyennes. Le cas de Mehdi Rebaï, tête de liste Union civile (indépendant) qui s’est désisté en faveur de Kamel Idir, reste
une exception.

Toutes-puissantes commissions


L’opposition, dont le Front populaire, le Mouvement du peuple, le Courant démocrate et Afek Tounes, est dans une situation aussi inédite qu’intéressante. Avec 14 mairies, elle va faire l’expérience d’un pouvoir exécutif qu’elle n’a jamais exercé. Un défi de taille, car il y va de sa crédibilité. Idem pour les indépendants, désormais aux commandes dans des villes comme Hammamet, Tozeur, Zaghouan, Radès ou l’Ariana. L’espoir qu’ils ont soulevé le 6 mai les oblige à faire au moins aussi bien que les partis, voire mieux. Il leur faudra transformer l’essai, sous le regard curieux et évaluateur des citoyens et de la société civile. 

Innover. 


Prouver leur faculté à gérer une collectivité. Montrer leur compréhension des structures administratives et politiques locales et régionales. Surtout, composer avec d’autres acteurs politiques. Car la présidence du conseil municipal ne fait pas tout.
Derrière le maire, chaque conseil est composé de 10 à 60 membres, selon le nombre d’habitants de la commune. La gestion quotidienne dépend davantage des commissions et de leur composition que de la seule étiquette du premier magistrat. Dans chaque ville, 14 commissions se répartissent la prise de décision. Celle des finances et celle de la culture – qui comprend aussi le sport, la jeunesse et les affaires religieuses – sont parmi les plus importantes.

« Des rues propres »


Rym Mourali, du Parti de l’indépendance tunisienne (PIT), rappelle que les municipalités ont par exemple un droit de regard sur les zaouïas, lieux de mysticisme populaire. À chaque ramadan, les mairies peuvent pro- poser à loisir, durant un mois, un large éventail d’événements dits cultu- rels. Mourali souligne que « malgré la rareté du foncier dans les grandes agglomérations, les villes possèdent d’importantes réserves, dont des zones vertes prévues dans les plans d’aménagement mais qui demeurent en friche. Il suffit d’une décision du conseil municipal pour changer leur affectation et en faire des écoles coraniques ou des mosquées ».

Aussi, les directions des commissions, qui n’ont pas encore été attribuées, sont- elles également l’objet de tractations entre partis. « Des rues propres sans étalages anar- chiques et avec un éclairage public seraient un bon début », ironise Maher, riverain de la médina de Tunis. Une manière de souligner

aussi que les nouveaux élus ne seront pas tant jugés sur des positions idéologiques que sur leur capacité à s’attaquer aux problèmes concrets des citoyens, dont la réso- lution est en suspens depuis la révolution de 2011. Message à ceux qui se projettent déjà vers les élections de 2019.


mercredi 18 juillet 2018

La manipulateur Hafedh Caïd Essebsi

Au cœur de la crise qui frappe le pays, le fls du président est un personnage taiseux, secret et encore méconnu. Portrait d’un homme de l’ombre à qui on prête de grandes ambitions

Les projecteurs sont braqués sur lui, mais lui préfère le contre-jour. Figure controversée du paysage politique tunisien, Hafedh Caïd Essebsi reste néanmoins mal connu. Comme s’il tenait à conserver une part de mystère. À 56 ans, le patron de Nidaa Tounes est aux manettes de la deuxième formation politique du pays, fondée par son père, Béji Caïd Essebsi, actuel président de la République. Et au cœur de la crise politique que traverse son pays depuis les municipales du 6 mai.

Excellent manipulateur


À rebours de ses homologues des autres partis, ce passionné de football, ancien vice-président de l’Espérance sportive de Tunis, n’aime ni la communication ni les mondanités. Ses interventions sont si rares que le grand public est incapable de reconnaître sa voix. Hafedh Caïd Essebsi – ou HCE – préfère l’écrit à l’oral, se montrant plus disert sur Facebook. À défaut, il laisse volontiers son entourage parler en son nom. « Hafedh est un taiseux qui laisse croire qu’il est effacé. C’est un excellent observateur, et cela induit en erreur ses interlocuteurs », explique un ancien cadre de l’Espérance. S’il n’a pas les dons de tribun de son père, il n’en a pas moins baigné depuis l’enfance dans la politique... et les intrigues qui la nimbent. Même ses détracteurs reconnaissent qu’« il n’a pas eu besoin de faire Sciences-Po : il a été à l’école de Béji Caïd Essebsi ». Un compliment qui révèle aussi un handicap : la diffculté d’être le fils d’une personnalité au charisme indéniable. Lorsqu’il intègre Nidaa Tounes, les ténors du parti le traitent avec indifférence. Mal leur en a pris.

L’homme n’est pourtant pas inconnu à Tunis, où il avait déjà tenté une carrière politique en 1989 en se présentant aux législatives comme tête de liste pour le « Parti social libéral ». Tapi dans l’ombre, discret, l’homme révèle d’insoupçonnables talents de manipulateur en 2014 quand, contre toute attente, il prend la tête du parti et succède à son père, élu président de la République. Accusations de népotisme. Que le premier magistrat est obligé de démentir lui-même, assurant qu’il ne compte nullement faire de son fils son dauphin, qu’« il ne bénéfcirait d’aucune faveur, mais qu’il ne pouvait l’empêcher de faire de la politique ». Certains estiment pourtant que rien n’aurait été possible sans la volonté du père.

Guerre 


Dans le confit qui l’oppose au Premier ministre, il s’est, pour le moment, montré habile. Fin mai, Youssef Chahed s’est en effet invité à la télévision pour le descendre en flammes devant des millions de téléspectateurs éberlués : il accuse HCE d’avoir détruit Nidaa Tounes. Pas moins. Il évoque les électeurs perdus entre les législatives de 2014 et les municipales de 2018, et le départ, sur la même période, de trente députés vers d’autres blocs parlementaires. Le parti n’est même plus majoritaire au Parlement, alors qu’à sa création, en 2012, il avait réussi à rassembler la famille progressiste, toutes tendances confondues.

L’attaque de Chahed a d’autant plus surpris qu’il est membre du parti et qu’il y a gagné ses galons en présidant la commission des treize, organisatrice du congrès constitutif de Sousse, en janvier 2016, au terme duquel Hafedh Caïd Essebsi a pu établir sa mainmise sur Nidaa Tounes. C’est son appartenance au parti qui vaudra à Chahed sa nomination à la Kasbah.

Mais les relations entre les deux hommes se sont détériorées, Hafedh Caïd Essebsi estimant que Chahed s’écarte trop des directives du parti, quand Chahed souhaite que le gouvernement reste son pré-carré. La confiance est définitivement rompue en mai 2017 avec l’arrestation, sur ordre du Premier ministre, du mafieux et financier du parti Chafk Jarraya, homme d’affaires sulfureux, soutien de Nidaa Tounes et proche de HCE.

Méthodique, Hafedh pilonne, des mois durant, le chef du gouvernement. Critique ses résultats. Réclame, avec d’autres signataires de l’accord de Carthage, qui scelle la feuille de route du gouvernement d’union nationale, un remaniement d’ampleur. Guerre d’usure, dont il est coutumier. N’a-t-il pas obtenu, au cours de l’inévitable bataille pour le leadership après l’élection de son père, le départ de figures clés, dont Mohsen Marzouk, Ridha Belhaj ou encore Boujemaa Remili ? La méchanceté est une autre de ses qualités pour lui en politique. Sa main ne tremble pas lorsqu’il faut prendre des décisions, comme éloigner Raouf Khamassi, dont il était pourtant proche, accusé d’avoir mal géré les élections partielles en Allemagne.

Montée en puissance


Malgré de nombreux revers depuis les législatives de 2014 et les assauts de ses opposants au sein même de Nidaa Tounes, la montée en puissance du fils, aîné d’une fratrie de quatre, paraît aujourd’hui irrésistible. L’intéressé se défend de viser la présidentielle de 2019. « On lui prête des ambitions qu’il n’a pas. Tout le monde prétend qu’il veut être président de la République, mais ce n’est pas le cas », concède l’un de ses adversaires politiques. «Je ne nagerai pas à contre-courant de Nidaa Tounes; je ne vais pas m’isoler ni imposer ma vision », assure HCE, qui doit maintenant préparer le congrès électif de Nidaa Tounes, maintes fois reporté, dont la tenue devient urgente au regard du calendrier électoral. Deux scrutins doivent avoir lieu l’an prochain. Le vainqueur des législatives fera la pluie et le beau temps, notamment lors de la présidentielle qui suivra. Dans cette optique, diffcile de dire pour quelle candidature travaille HCE, mais nul ne l’imagine prendre sa décision sans l’assentiment de son père. En tout cas, l’homme a mis fin au consensus entre Nidaa et Ennahdha. « Pour 2019, c’est chacun pour soi », glisse Hafedh dans Middle East Eye. En privé, il a même fait remarquer à Rached Ghannouchi que « les deux partis ont pâti du consensus ». Ironie du sort, Ennahdha affiche depuis son soutien à Youssef Chahed.

Excellent joueur de cartes, Hafedh Caïd Essebsi a deux atouts dans sa manche : le sens du tempo et une grande maîtrise de soi. Sa tactique, désormais rodée, consiste à laisser venir, à miser sur le pourrissement et l’impulsivité de ses adversaires. Objet d’une campagne de dénigrement, il n’a pas cillé lorsque Lazhar Akremi, un ancien de Nidaa Tounes, a prétendu qu’il était sous la coupe de son épouse, Rym Reguig, qualifée au passage de « nouvelle régente de Carthage », en référence à Leïla Trabelsi. Si HCE a le sens du clan, il en connaît les limites dans une Tunisie encore convalescente. « On veut en faire quelqu’un alors qu’il souhaite prendre le pouvoir en usant des marionnette du parti », confe l’un de ses proches, qui souligne que « le prochain mandat sera dificile pour tous. Ce sera celui de la recevabilité. Les Tunisiens demanderont des comptes après dix années de révolution.


dimanche 10 juin 2018

Saber Laajili, affaire numero 4919


Un an après son arrestation pour atteinte à la sûreté de l’État, ce haut cadre de la lutte antiterroriste croupit toujours en prison. Pourtant, les pièces versées au dossier d’instruction sont loin d’être accablantes.


Dire que, pour Saber Laajili, cela aurait pu être une soirée de ramadan comme les autres. Mardi 30 mai 2017, il quitte sereinement La Marsa après son habituelle partie de cartes avec des amis. Arrivé dans sa rue, il aper- çoit des collègues devant son domicile. Il est 1 h 30 du matin. Le directeur de la Sûreté touristique, suspicieux, croit être la cible d’une embuscade organisée par des terro- ristes. En son for intérieur, il regrette de ne pas porter son arme de service. Saber Laajili est loin d’imaginer que commence pour lui un long cauchemar. Celui qui fut le patron de la brigade antiterroriste d’El-Gorjani est appréhendé par ceux à qui il inspirait, jusqu’à il y a peu, respect, voire admiration. Une heure plus tard, le voilà déféré devant le juge d’instruction : il est soupçonné de com- plot contre la sûreté de l’État. Pas moins. Sa vie bascule. C’est ainsi que débute l’afaire no 4919 : une intrigue digne d’un film de Costa Gavras sur fond d’argent sale, d’es- pionnage et de dénonciations anonymes.

L’accusé n’est pas n’importe qui. Sa répu- tation le précède. Avec ses équipes, Saber Laajili afche un palmarès édifant : opéra- tion déjouée contre le lycée français de La Marsa, attaque anticipée à Ben Guerdane, en mars 2016, et informations sensibles recueillies en février 2016 pour préparer le raid américain contre un camp de Daesh, à Sabratha, en Libye. La réactivation des filières du renseignement ? À verser, en partie, à son crédit aux yeux de l’opinion publique. Le patron de l’antiterrorisme est même félicité par le chef du gouverne- ment, Youssef Chahed, après une saisie, en octobre 2016, de missiles sol-air à gui- dage thermique à la frontière libyenne, à Ben Guerdane. Diplômé de droit, entré au ministère de l’Intérieur en 1993, il ne sait pas qu’il est depuis sept mois l’objet d’un signalement auprès du procureur général.

L’informateur – dont le nom ne peut être dévoilé, secret de l’instruction oblige – est pourtant formel : Laajili traiterait avec des terroristes étrangers, en l’occurrence libyens. Et les liens, d’après cette source, outrepasseraient les prérogatives du fonc- tionnaire. « Mais avoir des contacts et des indicateurs est une démarche normale et courante pour ceux qui travaillent à partir du renseignement ! » plaide un proche du prévenu, encore stupéfait des chefs d’in- culpation retenus. Comment soupçonner le patron d’une brigade antiterroriste, qui a contribué au rétablissement de la stabi- lité sécuritaire après les attentats de 2015, d’entretenir des liens avec des extrémistes ?

La question devient intention

Témoignages et documents confrment que Saber Laajili était en contact avec Chafk Jarraya, lobbyiste et sulfureux business- man tunisien réputé pour sa proximité avec des milices libyennes . Quelque temps avant son arrestation, il l’avait reçu dans les locaux du minis- tère de l’Intérieur. L’homme d’affaires était accompagné d’un avocat libyen suscep- tible de devenir une source. Des témoins étaient présents quand Saber Laajili avait demandé à l’un de ses subal- ternes si l’un des terroristes libyens arrêtés en Tunisie était libérable. La question estdevenue intention. Et le « super policier », suspect. Mohamed Abbou, l’un des avo- cats de Saber Laajili, est outré. Militant des droits humains et membre de son comité de défense, il fait valoir que « cette demande ne constitue pas un crime. Laajili n’avait aucun pouvoir judiciaire pour faire libérer qui que ce soit et travaillait sous l’autorité du ministère public ! » La justice militaire, elle, en a décidé autrement lorsque l’accusé a été déféré.

Procédure bancale

Sept mois durant, pourtant, Saber Laajili n’a pas été inquiété. Pis : alors qu’il fait déjà l’objet de soupçons, il est muté à la direc- tion de la Sûreté touristique, poste sensible par excellence. Nul n’imagine qu’il puisse être impliqué dans une afaire d’atteinte à la sûreté de l’État. Après l’attentat d’El Kantaoui, en juin 2015, c’est lui qui avait été chargé de mettre en place de nouvelles normes de sécurité en coopération avec les autorités britanniques. Un paradoxe que la défense relève à peine tant les contra- dictions et zones d’ombre dans le dossier d’instruction lui-même lui semblent nom- breuses. Walid Boussarsar, l’un des avocats de Laajili, afrme que « le dossier est vide ». Il remarque des erreurs sur les dates : l’in- formateur ferait référence à une rencontre en février 2016, alors qu’en réalité elle aurait eu lieu en octobre, au moment où l’intéressé n’était pas encore en poste. La défense accuse la source du ministère de la Justice d’être coutumière des dénoncia- tions calomnieuses.

Walid Boussarsar évoque aussi des articles de presse ou des interventions sur les réseaux sociaux versés comme preuves au dossier sans qu’aucun recoupement ne les ait validés. Des documents qui disculpent Saber Laajili seraient, eux, traités avec légèreté. Ils prouveraient pourtant que l’homme agissait dans le strict cadre de son travail, recevant Chafik Jarraya sur ordre de son supérieur Imed Achour, ex-directeur général des Services spéciaux, égale- ment arrêté, et avec l’approbation explicite du ministre de l’Intérieur de l’époque, Najem Gharsalli, qui est lui sous le coup d’un mandat d’amener. Pour la défense, c’est le signe que les rencontres se voulaient bien professionnelles et qu’elles permettaient à Laajili de soutirer de précieuses informations et des contacts à Chafk Jarraya, notamment sur la Libye.

À en croire Walid Boussarsar, les incohé- rences de procédure seraient aussi légion : « L’informateur, qui a préféré s’adresser au sommet de l’exécutif au lieu de se tourner vers sa hiérarchie ou vers les services de l’inspection, a été orienté vers le procu- reur général, auquel ont recours surtout les avocats, plutôt que vers le procureur de la République. » Aujourd’hui, la pro- cédure piétine : « Les premiers délais légaux de rétention ont été dépassés le 26 novembre 2017. Plutôt que de le libérer, on a imputé à mon client une autre afaire.

Mais sur les 6 000 pages de ce nouveau dossier, son nom n’est pas cité une seule fois ! Il a même été relaxé. » Laajili est pourtant toujours détenu. Le comité de défense, jugeant que cette incarcération n’est conforme ni au droit international ni à la Constitution tunisienne, a porté plainte en décembre 2017 contre le gou- vernement auprès du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, à Genève. Une démarche que justife aussi le suivi médical approximatif dont bénéfcie Saber Laajili, opéré d’un cancer au cours de sa détention.

Mauvais signal

« Ce scénario aurait pu s’être produit sous Ben Ali, tempête Mohamed Abbou. On trouve une micro-histoire et on en fait toute une affaire. C’est du jamais vu ! » L’avocat s’alarme de l’état psychique d’Imed Achour, l’ancien directeur général des Services spéciaux : « La loi nous empêche de parler des détails de l’affaire, mais on ne peut taire les dépassements quand il touche à des vies humaines. » « Jamais un grand sécuritaire n’a été arrêté en Tunisie ni pour corruption ni pour torture, notent des membres du comité de défense. Là, on les implique carrément dans des affaires de sûreté de l’État ! » La crainte ? Que cette affaire donne un coup d’arrêt à la lutte antiterroriste. « Les hommes de la Sûreté ont vu leurs chefs arrêtés pour avoir simplement fait leur travail. De peur de subir les mêmes accusations, ils ont cessé de travailler. Un climat de suspicion règne au sein des services de la Sûreté de l’État, avec tous les dangers que cela entraîne », sou- ligne l’historien et opinioniste Abdelaziz Belkhodja. « Le message aux sécuritaires est clair. Si tu fais ton travail, tu risques la prison. D’où prend-on les informations si ce n’est auprès des indicateurs ? » se désolent des cadres du ministère de l’In- térieur, qui notent que seul le Syndicat des fonctionnaires de la direction générale des unités d’intervention (SFDGUI) a exprimé sa solidarité à Laajili. Les ONG de défense des droits de l’homme se montrent, elles, timorées. Sollicité par la famille, Human Rights Watch n’a pas donné suite, comme s’il était gênant de défendre les droits d’un ancien chef de la police.

Depuis la chute du régime de Ben Ali, le système sécuritaire est au centre de nombreuses polémiques et remises en question, notamment par la société civile. Il a également été visé par des tentatives de noyautage par des partis politiques. Mais, par le passé, les dossiers restaient tuniso-tunisiens. Le cas Saber Laajili amène des conclusions infniment plus graves. D’abord, il signe l’aveu de défaillance des autorités tunisiennes. Comment expliquer sinon qu’elles aient pu nommer, puis promouvoir, à des postes de haute responsabilité de potentiels complices de terroristes ? La question reste à ce jour sans réponse. L’affaire no 4919 semble aussi mal ficelée. En évoquant une collusion avec une armée étrangère, l’État semble reconnaître les milices libyennes comme une armée légitime. Or ce n’est pas la position de la diplomatie tunisienne. Erreur de terminologie ? Cafouillage à mettre sur le compte de la précipitation des instructeurs ? Dans tous les cas, la dimension politique de l’affaire est indéniable. « Qui est derrière tout cela ? » s’interroge un proche de Laajili. Mystère...

CIRCULEZ, IL N’Y A RIEN À VOIR

Silence radio du gouvernement un an après le coup de flet anticorruption qu’il a lancé en mai 2017. « 95 % des affaires sont en cours, donc sous le sceau du secret de l’instruction », avance le ministère de la Justice pour justifier l’absence de bilan. Malgré les discours et les effets d’annonce, aucune affaire spectaculaire n’a réellement été dévoilée. Et les Tunisiens ne croient plus aujourd’hui à la fiabilité d’une quelconque « opération mains propres. »

À l’époque, une crise économique sévère frappe la Tunisie, et les revendications sociales frisent l’appel à la désobéissance civile, notamment à El Kamour, dans le Sud. Le terreau est explosif quand Youssef Chahed déclare la guerre aux corrompus. Le patron de la Kasbah opère une prise de choix avec l’arrestation de l’homme d’afaires et lobbyiste Chafk Jarraya, qui, fort de ses relations, entre autres politiques, avec Nidaa Tounes, nargue régulièrement
le pouvoir. Efet immédiat dans l’opinion publique : le patron de la Kasbah s’ofre un bol d’oxygène, et sa popularité repart à la hausse. Dans les faits, les dossiers – qui existent depuis des années – pour lesquels Chafk Jarraya fait l’objet de poursuites sont nombreux. Mais la mémoire collective n’en retient qu’un : celui d’atteinte à la sûreté de l’État, qui a conduit à son arrestation en mai 2017. Cette afaire n’a pourtant rien à voir avec la bataille « anticorruption » menée par Youssef Chahed. Dans la foulée de l’interpellation de Chafk Jarraya, qui n’exerce plus son inffuence, une dizaine de figures du commerce parallèle sont arrêtées pour des délits douaniers mineurs.




Google+