lundi 26 février 2018

Sonia Krimi Un destin franco-tunisien

Sonia Krimi
Sonia au parlement dans l'hémicycle


La voix qui d’ordinaire bute sur son bégaiement n’a pas tremblé. « Tous les étrangers de France ne sont pas des terroristes, lance-t-elle. Tous les étrangers de France ne sont pas d’indélicats fraudeurs aux aides sociales. » Ce mardi 19 décembre 2017, à l’Assemblée nationale, Sonia Krimi, députée La République en marche (LRM) de la 4e circonscription de la Manche, pose, fiches en mains, sa première question au gouvernement. Une intervention adressée au ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, à propos du projet de loi asile-immigration, deux mois avant sa présentation en conseil des ministres, le 21 février.

«Les centres de rétention sont devenus des centres de détention et sont indignes de notre République », poursuit la députée, le ton haut, sous les applaudissements de La France insoumise et les hésitations de ses camarades de banc. Ces deux minutes en solo lui vaudront d’être qualifiée de « première frondeuse de la majorité», la première tête à dépasser dans un collectif d’anonymes peinant à se départir de son image de « godillot ». Dans sa réponse, Gérard Collomb fait fi de la sévérité de la question, préférant saluer son «très beau parcours ». « J’aimerais que beaucoup de jeunes, demain, aient le même», poursuit le ministre dans l’Hémicycle.

Il y a mille manières d’entrer dans l’histoire de cette élue pétillante et volubile, née à Tunis en 1982, française depuis 2012, députée depuis huit mois. Pour son ami le philosophe Pascal Bruckner, elle serait « l’anti-Bourdieu », l’incarnation d’une génération qui a échappé à la reproduction sociale. «Je l’accepte avec plaisir », confie la trentenaire, en chemisier blanc et tailleur sombre. Son itinéraire est celui d’une enfant de la méritocratie, de part et d’autre de la Méditerranée. L’aînée de cinq filles élevées par un père ouvrier chez Peugeot à Tunis et une mère au foyer. Une passionnée de livres, «tombée amoureuse de la langue française en lisant Voyage au bout de la nuit, de Céline», qui opte pour des études de commerce en Tunisie et enchaîne avec une double maîtrise et un doctorat à Toulon.

« MIGRANTE ÉCONOMIQUE »

Son parcours y devient intimement lié aux grands débats sur l’immigration et l’intégration en France. «Je me considère comme une “migrante économique” », dit-elle aujourd’hui en dessinant des guillemets avec ses doigts. Etudiante, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur lui avait accordé une bourse pour financer sa thèse en sciences économiques sur les pôles de compétitivité. «Vous vous rendez compte ? Un Etat qui subventionne le doctorat d’une étrangère ! » Elle en acquiert une conviction sur son pays d’accueil : « En France, quand vous êtes étranger, que vous arrivez et que vous n’avez pas d’argent, on ne vous laisse pas tomber. » Ses yeux s’illuminent de la « fierté » de payer des impôts, elle qui, étudiante, avait du mal à croire que la Caisse d’allocations familiales puisse lui accorder des aides «alors que [s]es parents n’ont jamais cotisé en France ».

Quand elle arrive à Paris comme enseignante en management, comptabilité et stratégie d’entreprise à la faculté d’Assas, cette ascension séduit une petite élite d’intellectuels, conseillers politiques et hauts fonctionnaires prêts à la prendre sous leur aile. Olivier Binst, conseiller français du gouvernement de transition tunisien après la chute de Ben Ali en 2011, la repère lors d’une réception organisée par une fondation pour l’éducation des filles tunisiennes et décide de la convier à ses dîners en ville.

Avant de la présenter à Pascal Bruckner, il prévient : « Tu verras, c’est la nouvelle Tunisie, il faut que l’on soutienne ce camp-là. » Tous deux s’accordent ensuite pour présenter cette « jeune Maghrébine qui dément tous les clichés habituels » à l’un de leurs amis : Manuel Valls. Le hasard veut que ce soit lui, fraîchement nommé au ministère de l’intérieur, qui ait signé le décret de naturalisation de la Franco-Tunisienne. Le rapport de la jeune femme à l’islam plaît à cette élite très stricte sur le sujet de la laïcité. «Il était hors de question que ses sœurs se voilent», se souvient Olivier Binst. Sonia Krimi admet entretenir, depuis son adolescence, une forme de scepticisme à l’égard de la religion : « Petite, je posais des questions, je demandais: “Vous êtes sûrs que tous les chrétiens vont en enfer ?” et je me prenais des gifles. »

La trentenaire n’est cependant pas complètement en phase avec ce que ses amis voudraient voir en elle. A eux, comme aux électeurs d’extrême droite rencontrés dans sa circonscription toujours prêts à lui glisser qu’elle n’est « pas comme les autres » – sous-entendu, les « autres Arabes » –, elle répète que « ce sont eux qui ne connaissent pas d’autres Arabes” ». « Il y a un racisme d’ignorance en France », se désole-t-elle, tout en restant très ferme sur la question de l’intégration. « Quand on s’installe dans un pays, il faut s’ouvrir; ce n’est pas normal, quand on a passé vingt ans ici, de ne toujours pas parler le français», assène-t-elle.

A son grand regret, sa naturalisation est arrivée trop tard pour qu’elle puisse voter à la présidentielle de 2012. La jeune femme suit alors de près l’actualité politique française. Le grand malaise de la gauche sur les questions d’identité après les attentats de 2015 l’éloigne progressivement du Parti socialiste, en particulier lors du débat sur la déchéance de nationalité. Un homme retient son attention : Emmanuel Macron. «Il a été le seul à dire, contrairement à Manuel Valls, que chercher à expliquer la radicalisation des djihadistes, ce n’était pas leur pardonner », dit la députée.

Sonia Krimi se rapproche alors d’En marche!, à Paris, où elle est domiciliée. Mais c’est dans la Manche qu’elle passe l’essentiel de son temps professionnel. Depuis quelques années, elle a changé de métier pour devenir « cost killer » au service de grandes entreprises. Sa mission : former les salariés à l’optimisation de la production. Parmi ses clients figurent les sites d’Areva et de Naval Group sur le littoral du Cotentin. Dès lors, elle décide d’installer également sa vie militante à Cherbourg et rejoint un comité local d’En marche ! à quelques mois de la présidentielle de 2017.

Son histoire y devient celle d’un improbable scénario électoral, à l’issue duquel elle rafle, en juin, la circonscription du premier ministre socialiste Bernard Cazeneuve. Improbable car c’est en dissidente qu’elle se présente au scrutin et qu’elle remporte, au second tour, un duel 100 % macroniste. Fâchés de l’investiture sous l’étiquette LRM d’un juppéiste, Blaise Mistler, des « marcheurs» ont encouragé Sonia Krimi à aller au combat. Sa victoire est d’autant plus atypique qu’elle est permise, entre autres, par l’appel de la droite locale à voter en sa faveur. Une manière de se venger de Blaise Mistler, ancien Les Républicains (LR) qui, lors d’autres scrutins, s’était présenté en dissident contre les appareils locaux. Sonia Krimi est néanmoins, selon Luc Rouban, chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences Po, la députée LRM la plus mal élue, envoyée à l’Assemblée par à peine plus de 11 % des inscrits de la circonscription.

De cette campagne menée «le couteau entre les dents », selon un « marcheur », Sonia Krimi et les militants cherbourgeois gardent la complicité des survivants. Quand elle les retrouve sur le marché de Cherbourg, un samedi de janvier, la députée les embrasse en les saisissant par les épaules, comme on le fait avec des amis chers. Aux «marcheurs» comme aux citoyens croisés, elle distribue les sourires, elle prend des mains, éclate de rire. Sa bonne humeur communicative lui a permis de se faire adopter par les locaux, notamment par une bande de sexagénaires de La Hague, devenus de fervents soutiens durant la campagne. Quand elle le peut, à l’heure des paris pour le quinté, elle leur apporte des croissants au PMU de la commune où se trouve l’usine de retraitement de déchets nucléaires. « Elle nous change des vieux papis qu’on avait avant », raconte l’un d’eux, maire d’une petite commune.

UN « VRAI STATUT » POUR LES SANS-PAPIERS

Depuis qu’elle est élue, ses amis intellos parisiens ont un peu moins de ses nouvelles. Ils ont aussi décelé chez elle des signes de prise de distance vis-à-vis de leurs propres idées. « J’ai vu qu’elle s’affichait avec Jean-Louis Bianco, cela me chagrine un peu », dit Pascal Bruckner, alors que le président de l’Observatoire de la laïcité est la cible privilégiée de cette frange intellectuelle et politique convaincue qu’il est trop accommodant avec l’islam. La députée se dit, elle, en accord avec sa « vision basique de la laïcité mais qui laisse sa place à l’autre». Sur la politique migratoire non plus, Sonia Krimi n’est pas sur la même ligne depuis qu’elle a affirmé ses désaccords avec Gérard Collomb. « Il est hors de question qu’il y ait des mineurs dans les centres de rétention », prévient-elle, tout en exprimant ses « doutes sur l’efficacité de l’extension de la durée d’accueil en centre de rétention qui est prévue dans le texte». Elle défend aussi la mise en place d’un « vrai statut » pour les sans-papiers « avec des droits et des devoirs » et plaide pour «qu’on ouvre les tuyaux de l’immigration légale ».

Aujourd’hui, Sonia Krimi place dans son panthéon personnel Christiane Taubira et l’écrivaine Fatou Diome. « Je suis très inspirée par ces gens qui ont des racines parce qu’ils savent d’où ils viennent», déclare-t-elle. A l’Assemblée, elle partage un assistant parlementaire avec son voisin de bureau, le député de la Vienne Jean-Michel Clément. Cet ancien socialiste rallié à Emmanuel Macron fait partie des voix les plus critiques de la politique d’accueil des migrants en France. Il est aussi l’un des membres actifs du « pôle social », l’aile gauche de la majorité pilotée par une autre ancienne socialiste, Brigitte Bourguignon. Un collectif que Sonia Krimi a rejoint en fin d’année.

Localement, certains craignent que ses prises de position ne la marginalisent et ne pénalisent la circonscription à terme. « Elle a beaucoup de charme, mais elle est en apesanteur», grince un parlementaire de la Manche qui ne voit pas en elle une « femme politique ». Sur les réseaux sociaux, certains opposants raillent son accent maghrébin ou ses déclarations parfois approximatives. Ses proches, eux, s’efforcent de « cadrer » celle qui a parfois tendance à exprimer un peu trop directement ses vues. «Quand un texte est bon, on n’a pas besoin de parler fort», lui avait conseillé Richard Ferrand, président du groupe LRM à l’Assemblée, au soir de sa question à Gérard Collomb.

Parler fort lui a cependant valu une petite notoriété dans la Manche. Au PMU de La Hague où il finit son café avec les turfistes, un client l’interpelle. « Mme Krimi ? Je suis content de vous voir, je n’ai pas voté pour vous mais je le regrette, j’aurais dû m’intéresser à vous avant », confesse ce sympathisant socialiste. Croix de bois, croix de fer, la députée assure qu’elle n’avait aucune intention ni d’attirer la lumière sur elle ni de semer la zizanie dans un groupe où la règle est de taire ses désaccords en public. Mais elle précise : « C’est notre capacité de débat qui fera qu’il n’y aura pas de fronde. » Avec ce vœu pour l’avenir : « Je n’ai pas envie que l’on parle de la France dans cent cinquante ans comme d’un pays qui n’a pas su accueillir. »

samedi 24 février 2018

En Tunisie, la quête de respectabilité des islamistes d’Ennahda

C'était le 15 février, au cœur du quartier du Bardo, à Tunis, ciel noir et chaussées mouillées. Dans la salle des pas perdus de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), Naoufel Jammali, un échalas au verbe délié, évoquait l’évolution doctrinale de son parti, Ennahda, le mouvement islamiste tunisien. Président de la commission des droits, des libertés et des relations extérieures de l’ARP, l’homme est au carrefour de bien des débats agitant la jeune démocratie tunisienne, seule rescapée de la vague des «printemps arabes». Ce jour-là, il s’expliquait sur l’opposition de son parti à une proposition de loi visant à «criminaliser » les relations avec Israël et dont la discussion a été repoussée sine die par sa commission. Au centre de ses préoccupations : le sort des investissements étrangers en Tunisie qui, s’alarmait-il, pourraient être affectés si une telle loi devait être votée. « Il faut protéger les intérêts supérieurs de l’économie tunisienne », affirmait-il. « Nous [les partisans d’Ennahda], ajoutait-il, sommes toujours présents là où l’on ne nous attend pas. »

Quelques jours plus tard, la formule a pris tout son sens. Un porte-parole d’Ennahda annonçait qu’un juif tunisien, Simon Slama serait candidat sur une liste du parti islamiste à Monastir (côte orientale), à l’occasion des élections municipales du 6 mai. La nouvelle a fait sensation en Tunisie, et au-delà. On n’attendait pas » Ennahda sur ce terrain de la séduction de la communauté juive tunisienne. Tout comme on ne l’« attendait pas » sur le front des droits des femmes. En juillet 2017, le parti a soutenu l’adoption d’une loi réprimant les violences faites aux femmes. En ce qui concerne la perspective d’instaurer l’égalité entre hommes et femmes en matière d’héritage, un objectif que s’est fixé le chef de l’Etat, Béji Caïd Essebsi, M. Jammali affirme: «Nous sommes prêts à en débattre dans un climat serein et démocratique. »

Jusqu’où Ennahda ira-t-il dans sa mue doctrinale ? Le parti évolue par petites touches. La logique de cette mutation est limpide: la quête de la respectabilité, notamment au niveau international, afin d’effacer les stigmates de ses accointances passées avec certains groupes salafistes radicaux. Le grand tournant a été formalisé en mai 2016, lors d’un congrès à Hammamet, à l’issue duquel Ennahda s’est redéfini comme un parti « civil », « spécialisé » sur la seule action politique et délesté de ses activités traditionnelles de prédication religieuse (dawa). Désireux d’apparaître comme pleinement « tunisien », Ennahda proclame qu’il a cessé d’être la branche locale de l’internationale des Frères musulmans. Et s’il admet toujours l’islam comme « référentiel », il veut tourner la page de l’islam politique », refusant même d’être qualifié d’« islamiste». Il endosse plus volontiers le label de « démocrate-musulman », à l’image des « démocrates-chrétiens » européens.

Une telle mutation est le produit de la grave crise de l’été 2013, qui avait propulsé la Tunisie au bord de la guerre civile. A l’époque, Ennahda, qui dominait la coalition au pouvoir – la « troïka » –, était défié par une rue en colère qui lui reprochait sa complicité avec la montée de la violence salafiste. Au même moment, le président égyptien, Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, était renversé par un coup d’Etat. Face à cette géopolitique régionale devenue défavorable, Ennahda a opté pour la survie immédiate, une attitude inspirée par la mémoire encore fraîche de la répression subie sous la dictature de Ben Ali.

«IL N’Y A PLUS DE TABOU»

Aussi le parti a-t-il accepté – non sans mal – de négocier avec ses adversaires tunisiens de Nidaa Tounès, un front hostile à l’islam politique regroupant démocrates progressistes et réseaux issus de l’ancien régime de Ben Ali. La rencontre du 14 août2013, à l’Hôtel Bristol, à Paris, entre Béji Caïd Essebsi, le fondateur de Nidaa Tounès, et Rached Ghannouchi, le patron d’Ennahda, a jeté les bases d’une réconciliation entre les deux camps. Celle-ci prendra la forme, début 2015, au lendemain de la victoire de Nidaa Tounès aux élections législatives et présidentielle, d’une coalition gouvernementale venant d’entrer dans sa quatrième année.

Une telle conversion au pragmatisme d’Ennahda n’a pas fait disparaître les suspicions à son encontre. Dans le camp hostile à l’islam politique, certains doutent encore de la «sincérité» de cette évolution. Selon eux, le positionnement d’Ennahda relève du simple opportunisme, dicté par les rapports de forces politiques, et est réversible dans un contexte différent. Simultanément, l’attitude d’Ennahda au sein de la coalition au pouvoir, marquée par une loyauté confinant au suivisme vis-à-vis de Nidaa Tounès, a consolidé son crédit de « parti de gouvernement », au risque de lui aliéner certaines franges de son électorat.

Sachant qu’il est toujours sous surveillance, Ennahda a multiplié les concessions afin de faire mentir les critiques à son encontre. Il était aux premières loges, en janvier, pour défendre le gouvernement confronté à l’agitation sociale. « Il n’y a plus de tabou », affirme M. Jammali, y compris pour l’amnistie de cadres de l’ancien régime impliqués dans les malversations de l’époque. On dirait Ennahda métamorphosé en simple parti conservateur à la tunisienne, partisan à la fois du statu quo social et d’un certain progressisme sociétal hérité de Habib Bourguiba. Mais qu’une évolution aussi significative se produise sans turbulences au sein de son appareil dirigeant, sans départs ni dissidences, révèle un fonctionnement vertical susceptible de nourrir des interrogations. La « normalisation » d’Ennahda n’en est qu’à ses prémices.

vendredi 16 février 2018

La peur de la contagion

Retour djihadiste


Début 2017, les Tunisiens ont clamé leur refus d’un retour des djihadistes qui avaient rejoint Daech. Les autorités affirmaient alors tout savoir sur les 2 926 Tunisiens liés au terrorisme, ce qui n'etait au final qu'une mesonge de plus.
Or, en 2015, un rapport des Nations unies avait révélé qu’ils étaient plus de 5 000.
En décembre, la députée Leila Chettaoui, présidente de la Commission parlementaire qui enquête sur les flières djihadistes, alertait sur les ondes de Shems FM : des combattants rentrés au pays “sont dans la nature et personne ne peut les identifer”.

L’universitaire Emna Ben Arab avance, elle, que de nombreux djihadistes sont en détention. “Ils reçoivent des visites de la part de leurs proches et jouissent d’un système de soutien psychologique et matériel.”
“Les centres de réhabilitation ont un coût et le pays n’a pas cet argent. Il n’y a aucune trace d’un projet de déradicalisation”, souligne Badra Gaaloul, la présidente du Centre international d’études stratégiques sécuritaires et militaires, dans Al-Araby Al-Jadid. “En Tunisie, il s’agit de 900 détenus, alors que près de 3 000 autres seraient de retour”, explique-t-elle. Ces détenus auraient fait des émules et au moins 27 000 jeunes seraient sur la voie de la radicalisation. “L’histoire nous a déjà montré que la prison n’était pas une solution. C’est plutôt un vivier pour les recruteurs. La Tunisie n’est pas prête pour le retour des djihadistes.”

mercredi 14 février 2018

Visite de Macron en Tunisie

Après la Chine, c’est à la Tunisie qu’Emmanuel Macron a consacré sa deuxième visite d’État, les 31 janvier et 1er février. Un cadre solennel pour jeter les bases d’une relation rénovée et innovante entre la France et la Tunisie. « Nous ne vous aiderons pas en tant qu’ami ordinaire ou ami proche, nous vous aiderons en tant que frères et sœurs », a assuré Macron devant les députés tunisiens. Une fraternité qui a pour gènes communs des liens séculaires adossés à une histoire et à un espace euroméditerranéen. Elle se traduit par un soutien de 500 millions d’euros sur la période 2020- 2022, en sus des 1,2 milliard mis à disposition de la Tunisie de 2016 à 2020 et d’un décaissement de 80 millions d’euros pour financer des projets, sans oublier 30 millions de reconversion de la dette en projets de développement.

Dans un moment de vulnérabilité politico-économique, les Tunisiens n’en attendaient pas moins de leur premier partenaire. Mais « l’élan compassionnel de la France envers la Tunisie ne s’est pas traduit en actes économiques concrets », déplore l’ancien ministre de l’Économie Hakim Ben Hammouda. L’économiste Ezzeddine Saïdane nuance : « Les chiffres présentés ne sont pas de l’investissement mais du financement. Le problème n’est pas dans les intentions mais dans les capacités de la Tunisie à mettre en œuvre les accords. » Pour Macron, il n’est pas question de chiffres mais de la construction d’un rapport de confiance. Pas de promesses qui ne seront pas tenues, comme celle de la mise en place d’un Haut Conseil de coopération faite par Hollande ou d’un accord sur les migrations proposé par Nicolas Sarkozy, mais quatre feuilles de route bilatérales. Le chef de l’État français entend faire de la Tunisie, ce « modèle de démocratie », un coéquipier, un pivot régional. « À cette aune, on se serait attendu à une annonce forte sur un partenariat stratégique conférant un statut spécial à cette démocratie et qui se serait démarquée de l’agenda strictement européen », commente Mehdi Taje, professeur de géopolitique. En effet, en axant son soutien sur la sécurité, l’éducation, les jeunes et le genre, Macron est dans le droit fil de la politique européenne en Tunisie. Il s’en fait le porte-drapeau. Conscient des menaces que projette la rive sud – les incertitudes algériennes, le trou noir libyen qui exacerbe les rivalités extra-européennes et européennes, notamment avec l’Italie –, Macron voit la Tunisie comme un point d’ancrage au Maghreb et dans l’espace euroméditerranéen. Pour renforcer ce cap politique, il a reconnu que l’intervention de la coalition occidentale en Libye a été une erreur. La déstabilisation de la Libye a porté un préjudice considérable, notamment économique et sécuritaire, à la Tunisie. Et il le sait : « Notre sécurité dépend de votre avenir. »

En fligrane : l’immigration

La problématique est devenue commune et prioritaire. Ce n’est pas un hasard s’il appelle à une stabilité régionale depuis le seul pays à n’avoir aucun différend avec les 53 autres pays africains et s’il met la Tunisie, qui agit par ailleurs avec l’Algérie et l’Égypte, dans la boucle des pourparlers onusiens pour la résolution du conflit libyen. Macron est en rupture avec les stratégies traditionnelles. Il s’est éloigné du schéma de l’Union pour la Méditerranée (UPM), promue par Nicolas Sarkozy, et propose une coopération méditerranéenne avec un nombre plus limité de pays, dont ceux du Maghreb, avec la participation de la société civile. Au cœur de cette construction d’un espace entre l’Europe et l’Afrique se trouve le couple franco-tunisien, « une relation fiable en Méditerranée ». En filigrane, la question de l’immigration est omniprésente. Le président français l’aborde sur le long terme et rompt avec les approches classiques qui consistent à donner des moyens pour surveiller les côtes et renforcer le contrôle aux frontières. Il mise sur la formation donnée aux nouvelles générations pour freiner la migration. Avec la remise en selle de la langue française, la création d’une université franco-tunisienne pour l’Afrique et la Méditerranée, il entend faire de la Tunisie un hub d’enseignement, de formation et de culture, mais aussi un sas pour une émigration choisie qui ne dit pas son nom. Il fait reposer ce dispositif sur les capacités de la Tunisie en matière d’enseignement et de nouvelles technologies. Il rompt encore une fois avec les approches classiques, mise sur le partenariat public-privé et promeut une nouvelle génération de Tunisiens, dont celle issue du réseau de l’Association des Tunisiens des grandes écoles (Atuge). En mettant en avant les capacités du secteur numérique, Emmanuel Macron projette la Tunisie dans le futur et en oublie le tissu industriel, essentiel à structurer le pays. Mais sa promenade dans les souks de Tunis aura été plus porteuse pour le tourisme que toutes les campagnes publicitaires et tous les discours sur la sécurité.





dimanche 11 février 2018

A Doha, les Tunisiens comme des coqs en pâte

LA TUNISIE À L’HEURE DU MONDIAL


La sélection a débuté sa préparation lors d’un stage tous frais payés par le Qatar.

Pendant six mois, le pays va accompagner la Tunisie sur la route de la Coupe du monde de football, qui aura lieu du 14 juin au 15 juillet en Russie. Chaque mois, notre envoyé spécial auprès de la sélection tunisienne abordera un aspect différent du contexte dans lequel se prépare une équipe dont la dernière participation au Mondial remonte à 2006.

Une immense tour, en forme de torche olympique, qui semble ne jamais finir. L’impression qui saisit le visiteur à la vue de cette construction atypique, conçue pour les Jeux asiatiques de 2006, est à la hauteur de la réputation de Doha. En plein cœur de l’Aspire Zone, sorte d’immense eldorado pour sportifs, The Torch illumine la nuit qatarie avec ses milliers d’ampoules violettes, roses et bleues. La brochure de cet établissement cinq étoiles annonce la couleur avec emphase : « Avec ses 300 mètres de haut et ses vues panoramiques à 360 ° sur tout Doha, The Torch est un paradis pour les voyageurs exigeants, qu’il s’agisse de sportifs ou de personnes en quête de santé ou de bien-être. » En cette année de Coupe du monde, l’équipe nationale de Tunisie, qui affrontera notamment l’Angleterre et la Belgique au premier tour, ne manque en effet pas d’exigences. Du 1er au 18 janvier, les footballeurs tunisiens ont pris leurs quartiers au Torch pour leur premier stage de préparation au cinquième Mondial de leur histoire. Deux semaines intensives durant lesquelles ils ont bénéficié d’infrastructures rivalisant de modernité, à l’image de la célèbre clinique du sport Aspetar. Mardi 9 janvier, les joueurs tunisiens s’entraînent sur le terrain numéro 8 du complexe Aspire. Les consignes du sélectionneur Nabil Maâloul ne couvrent pas le chant des oiseaux diffusé par les haut-parleurs. Une trentaine de spectateurs est venue assister à la séance. Lors des premiers entraînements, effet de mode, ils étaient 1 500 à 2 000. Il faut dire que la communauté tunisienne, forte de 26 000 ressortissants, est l’une des plus importantes de Doha.

Sélectionneur en terrain connu 

Au pays, le choix du lieu de ce premier stage a divisé. Sans oublier que seuls les joueurs « locaux », ceux qui évoluent dans le championnat tunisien, ont pu être mobilisés. Ainsi, le quotidien La Presse de Tunisie se montrait persifleur : « Aller jusqu’à Doha pour préparer physiquement les joueurs locaux est, franchement, insensé. » Présentateur de la chaîne qatarie Al-Kass, le journaliste tunisien Haykel Chaari, qui tourne un documentaire sur la préparation des Aigles de Carthage, résume à sa manière les deux points de vue qui s’opposent : « Les uns estiment que c’est une bonne chose de faire profiter la sélection d’une pause du championnat pour organiser un rassemblement. Les autres estiment que cela ne sert à rien sans les joueurs qui évoluent à l’étranger. » Initialement, deux destinations étaient en concurrence mais la délocalisation du Kenya au Maroc du Chan, Championnat d’Afrique des nations, a rendu impossible le choix de Marrakech. « On a donc opté pour la proposition du Qatar. En plus, les conditions climatiques en cette période sont sensiblement identiques à ce que l’on verra en Russie en juin », défend Bilel Foudhaili, membre du bureau de la Fédération tunisienne de football (FTF). Hormis les billets d’avion, la FTF n’a pas eu un riyal qatari à débourser pour ce séjour à six heures de vol de Tunis. La délégation tunisienne a été complètement prise en charge. Alors que la Tunisie vit une crise sociale et économique qui s’éternise, marquée par des manifestations parfois violentes, l’argument ne peut laisser insensible. « Le rassemblement nous aurait coûté plus cher en Tunisie. Les journalistes auraient bien aimé avoir les joueurs sous les yeux. Ces critiques relèvent du dépit amoureux », taquine le dirigeant. Au Qatar, Nabil Maâloul était en terrain connu. Il a entraîné en 2014 le club d’Al Jaish et il est toujours consultant pour la chaîne beIN Sports Mena, diffusée au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Après la qualification acquise en novembre dernier, son message en faveur de la levée de l’embargo qui frappe le Qatar avait suscité la polémique.

L’entregent qatari du sélectionneur tunisien a certainement facilité l’opération mais il ne fait pas tout. Le Maroc, autre équipe arabe qualifiée au Mondial, a également reçu une invitation. Droit dans ses bottes, l’ex-international de 55 ans revendique son franc-parler et se félicite d’avoir pu débuter aussi tôt sa préparation. « Je remercie le président de la Fédération qui a arrêté le championnat. Je n’ai pas d’inquiétude pour les joueurs de l’étranger, qui sont prêts physiquement, mais ce stage me permet de débuter la remise à niveau athlétique des joueurs locaux », explique-t-il. L’ancien joueur de l’Espérance sportive de Tunis et d’Hanovre en Bundesliga ne laisse rien passer à ses troupes. Il manie la carotte et le bâton, renvoyant par exemple deux de ses joueurs en short se rhabiller pour le dîner et prenant lui-même la photo d’un fan avec l’un de ses protégés. « Si tu laisses filer quelque chose, c’est foutu. Ce sont les petits détails qui font la différence pour se rapprocher du haut niveau. Ils l’ont pris avec le sourire. Je suis un peu comme leur père. » Sur les 25 joueurs présents dans la capitale qatarie, plus d’une dizaine risque bien de ne pas constater la légendaire bonhomie des douaniers russes. Né à Lyon, révélé à Mouscron en Belgique mais joueur de l’Espérance depuis 2016, Anice Badri croit en sa bonne étoile : « Il est vrai que certains ne seront pas du voyage mais j’y crois à fond. Même sans les expats, ce stage permet de resserrer les liens et de bosser physiquement. C’est utile car, au contraire de l’Europe, notre championnat se joue sur un rythme haché, entrecoupé de beaucoup d’arrêts de jeu. » Tests physiques dernier cri Le préparateur physique Khalil Jebabli a profité de l’hospitalité qatarie pour mener toute une série de tests physiques dernier cri [pour une valeur estimée à 100 000 euros]. « Ici, c’est la hightech. Grâce à un travail scientifique de pointe, on a récolté des données qui vont permettre aux joueurs de se préparer tout au long de la saison, détaille le jeune homme, venu renforcer le staff en vue du Mondial. Les joueurs locaux doivent avoir conscience de leurs manques pour franchir un palier vers le haut niveau. » Le 22 janvier, une réunion a été organisée avec les préparateurs physiques des clubs de l’élite. Dès la fin du mois, 25 gilets GPS équiperont la sélection afin d’affiner cette préparation athlétique.

Au Qatar, l’équipe de Tunisie a disputé deux matchs face à des clubs locaux (une défaite 1-0 et un succès 6-0) mais n’a pas eu l’occasion de croiser le fer avec d’autres sélections nationales. Un temps pressenti, le Koweït a décliné à cause de la Coupe du Golfe organisée sur son territoire jusqu’au 5 janvier. « Ce n’était pas une période FIFA [temps pendant lequel les clubs ont l’obligation de libérer leurs joueurs pour les sélections nationales]. Lorsque l’on joue un club, on nous critique parce que ce n’est pas une équipe nationale. Si on avait choisi de ne pas jouer, on nous l’aurait reproché aussi. C’est un éternel cassetête », répond Bilel Foudhaili. Après avoir exploré plusieurs pistes sans succès, la Fédération a obtenu récemment des accords pour ses matchs de préparation

Fin mars, la Tunisie va affronter l’Iran à domicile et le Costa Rica à Nice, ville qui compte également une importante communauté tunisienne. En juin, juste avant de s’envoler pour la Russie, c’est l’Espagne qui devrait être au programme. Le test ultime pour juger de la qualité de la préparation des Aigles de Carthage.


mercredi 31 janvier 2018

Les dirigeants actuels de la Tunisie manquent de vision

L’ex-premier ministre Mehdi Jomaa déplore l’érosion de la classe moyenne


Mehdi Jomaa, 55 ans, est l’ancien chef du gouvernement « technocrate » qui a gouverné la Tunisie de janvier 2014 à février 2015, après la crise de 2013 où le pays frôla la guerre civile. Fondateur du parti Al-Badil Ettounsi (Alternative tunisienne), Mehdi Jomaa cherche, avec d’autres petites formations, une alternative à la coalition gouvernementale formée par Nidaa Tounès (« pseudo moderniste ») et Ennahda (« islamiste »). La Tunisie a été récemment en proie à une poussée de fièvre sociale à cause de hausses de prix. 

Comment l’interprétez-vous ? 
Cette tension sociale m’inquiète. Malheureusement, elle était prévisible. Sur le plan politique, la Tunisie a progressé. Mais on devait travailler sur la robustesse de ce processus par l’économique et le social. Car la révolution de 2011, ce n’est pas seulement la liberté, c’est aussi la quête de la dignité, en particulier de la jeunesse, qui veut avoir des perspectives sociales et économiques. 

Il existe un énorme potentiel dans notre pays. Et pourtant cela bloque. Où le problème se situe-t-il ? Le leadership actuel ne dispose pas d’une vision claire de l’avenir du pays. Or, pour réussir une transformation, il faut savoir quelle Tunisie nous souhaitons avoir dans vingt ou trente ans. On l’a bien vu quand la loi de finances a été discutée en fin d’année. Il ne s’agit pas à mes yeux d’une loi équitable. On ne relance pas l’économie par plus de taxes et de pressions sur le pouvoir d’achat du citoyen qui est déjà fatigué, par plus de ponction fiscale sur l’entreprise et plus particulièrement le secteur formel. Cette loi de finances a des bénéficiaires : le secteur informel, car plus de taxes fait forcément le jeu de ce secteur. Et des perdants : la classe moyenne et les entreprises, qui sont le cœur de la création de richesses. 

Pourquoi êtes-vous si sévère à l’égard des dirigeants actuels ? 
Ils sont des experts de la promesse plutôt que des visionnaires. Pourquoi avait-on réussi en Tunisie après l’indépendance ? Parce qu’il y avait des visionnaires qui ont investi dans l’éducation, la santé, la femme. Il y avait un vrai leadership porté par des valeurs. Depuis trois ans, nous avons un gouvernement de coalition [entre Nidaa Tounès et Ennahda]. Or cette alliance ne s’est pas faite autour d’un programme mais d’un partage du pouvoir entre partis. 

Certains ont assuré que les manifestations ont été manipulées. Y croyez-vous ?
Certains casseurs ont pu venir se greffer sur ces manifestations, comme partout ailleurs dans le monde. Nous soutenons les protestations dans la mesure où elles restent pacifiques. Mais audelà des incidents, le problème de fond, c’est l’érosion du pouvoir d’achat. Depuis trois ans, le gouvernement a privilégié les augmentations salariales au pouvoir d’achat. Il y a un vrai malaise. Les gens souffrent. La Tunisie avait un énorme atout, son tissu social était centré autour de sa classe moyenne. Or, on assiste aujourd’hui à une érosion de cette classe moyenne. Je ne suis ni de droite ni de gauche. Personnellement, je suis issu de la classe moyenne. Ce qui m’a fabriqué, c’est l’ascenseur social. La dimension sociale fait partie de l’histoire de notre chère Tunisie. Je me définis donc comme social mais aussi comme quelqu’un qui veut encourager l’initiative privée. Il faut un Etat stratège qui ait une vision, il faut un Etat incitateur qui fournisse la stabilité et l’environnement nécessaires à la création de richesses. 

Quels sont les enjeux des premières élections municipales depuis la révolution, qui devraient avoir lieu en mai ?
 Ce scrutin est important, il va rapprocher la démocratie du citoyen. Quand vous voyez l’état de nos villes et de nos villages, il faut absolument agir. Un autre enjeu est de faire émerger à partir de ce niveau local un nouveau leadership. Mais il faudra que, durant la campagne électorale, l’Etat conserve sa neutralité. Or, on voit déjà le gouvernement se mettre au service d’un parti [Nidaa Tounès]. Et ça commence déjà à faire des promesses qu'ils ne tiendront pas !



mardi 23 janvier 2018

L’impuissance du gouvernement tunisien


Le choc



Tunisie



Durant les derniers jours [depuis le 7 janvier], plusieurs quartiers de Tunis et villes de l’intérieur du pays ont été secoués par de vives tensions sociales et des heurts violents, ayant notamment causé la mort d’un manifestant [selon le ministère de l’Intérieur, ce décès, annoncé par le ministère de la Santé le 9 janvier et largement cité par les médias, ne serait pas dû à des violences des forces de l’ordre] et occasionné plusieurs centaines de blessés dans les rangs des policiers et parmi les manifestants. Des saccages, vols, violences et actes de vandalisme ont aussi été constatés dans plusieurs banlieues de Tunis et dans plusieurs villes et villages de l’intérieur. Plusieurs routes ont été coupées par des manifestants et des scènes de guérilla urbaine ont eu lieu, avec des pneus brûlés, des jets de pierres et des bombes lacrymogènes.

Plus inquiétant encore, la plupart des manifestations se passent la nuit, ce qui complique le contrôle du caractère pacifque des manifestations. Plusieurs centaines d’arrestations dans les rangs des manifestants sont déclarées et plusieurs centaines d’autres seraient à venir. De nombreux édifices publics et équipements de sécurité sont partis en fumée. Le retour au calme est fragile, les manifestants demandent l’abrogation de la loi de finances 2018 ; et leurs leaders politiques poussent vers l’escalade. La police fait de son mieux pour maîtriser tous les quartiers et le gouvernement tente désespérément de désamorcer les tensions.

Tout cela se passe alors que la Tunisie célèbre le septième anniversaire de la fin du régime dictatorial de Zine El-Abidine Ben Ali [au pouvoir depuis vingt-quatre ans, Ben Ali est poussé à fuir le pays le 14 janvier 2011] et de l’amorce d’une transition démocratique, une première dans les pays arabo musulmans. En cause, une augmentation de 1 % de la TVA et des hausses de prix pour plusieurs produits essentiels, accélérant une inflation déjà galopante (6,5 %). Le taux de chômage dépasse les 30% chez les jeunes et les 40% dans les régions intérieures rurales. La dette dépasse 70% du PIB et le dinar local a perdu 40 % de sa valeur ces deux dernières années.

Le malaise couvait depuis quelques mois et il est entretenu par une croissance économique atone et par une gouvernance très politisée, notamment par des frictions endémiques au sein de la coalition constituant le gouvernement [dont les deux principales composantes sont le parti Nidaa Tounès, l’Appel de la Tunisie, dont est issu le président et qui compte 67 élus au Parlement, et le parti islamiste Ennahda, première force avec 69 élus]. Mis sous pression par le FMI [qui a conditionné son prêt de 2,4 milliards d’euros approuvé en mai 2016 à l’application d’une politique de réduction des déficits] et les bailleurs internationaux, le gouvernement doit démontrer une “discipline budgétaire” dans sa gouvernance des dépenses publiques. Ses engagements signés dans une lettre adressée au FMI par le chef du gouvernement et le gouverneur de la Banque centrale (29 mai 2017) annonçaient la couleur de l’impopularité des mesures à venir : dévaluation du dinar, hausse des taxes, privatisation de sociétés d’État, départ volontaire de plus de 60 000 fonctionnaires, gel des salaires, limitation de la compensation des produits de base, etc. Le tout était prévu d’avance et cela fait partie d’un ensemble de conditionnalités empêchant la Tunisie de s’endetter davantage pour éviter les risques de banqueroute.

Tensions. 

La grogne populaire est aussi expliquée par une gestion aléatoire menée par un gouvernement sans réelle vision économique et qui tente de “plaire aux bailleurs de fonds” sans disposer de l’expertise ni de la cohérence requise pour relancer la croissance économique. 

Pionnier et seul pays rescapé du “printemps arabe”, la Tunisie s’est engagée dans une transition démocratique depuis sept ans. Une telle transition n’a pas généré les progrès économiques escomptés et a dégradé le pouvoir d’achat par une inflation galopante et un chômage explosif.

Le hashtag #Fechnestannew [“qu’est-ce que nous attendons?” ou “plus rien à attendre du gouvernement”] est le slogan scandé par les manifestants des trois derniers jours. Ce hashtag, placardé en noir sur les murs de certains quartiers de la capitale, est relayé de manière virale sur les réseaux sociaux. Le caractère désespéré de ce slogan en dit long sur le malaise et les tensions qui vont crescendo à l’approche de la visite du président Macron en Tunisie [prévue début février] ; et surtout à la veille des élections municipales (prévues au printemps).

Selon des experts nationaux, la morosité économique à l’origine de ces contestations est largement expliquée par un déficit de confiance à l’égard des élites et d’un système de gouvernance mettant main dans la main un parti religieux islamisant et un  parti inspiré par l’idéologie de Bourguiba, le président ayant sévi contre les islamistes durant les années 1970 et 1980.

Au pouvoir depuis seize mois, la coalition gouvernementale actuelle a été érodée par ses contradictions et a généré un déficit de confiance perceptible au niveau de l’investissement et une recrudescence des activités économiques informelles, le long des frontières avec la Libye et par le biais de nouvelles filières de contrebande directement liées à des pays subsahariens (cigarettes, drogue, alcool, etc.).

Les incertitudes politiques et les erreurs de gouvernance mettent à plat plusieurs agrégats économiques, dont l’investissement privé, l’épargne des ménages, la demande agrégée et les exportations. Le défi à relever consiste notamment à renforcer la confiance de plusieurs tour-opérateurs qui commencent à renouer avec la Tunisie, pour relancer un secteur touristique encore meurtri par plusieurs actes terroristes en 2014 [en juillet sur le mont Chaambi, dans le nord- ouest du pays, à proximité de la frontière algérienne] et en 2015 [en mars, au musée du Bardo, près de Tunis, et en juin, dans une station balnéaire à Sousse].

Le capital de confiance dans les mutations démocratiques a du plomb dans l’aile. La rue et les couches défavorisées lancent une nouvelle défiance contre le gouvernement en place, en voulant abroger une loi de finances votée pour 2018 par la coalition gouvernementale et débattue pendant plusieurs mois par tous les partis et les élites politiques. Un véritable camouflet pour la classe politique qui montre encore une fois ses limites dans la mise en œuvre d’une transition économique* capable de s’arrimer à la transition politique à l’œuvre depuis 2011.


mardi 19 décembre 2017

Le dictateur Ben ali est de retour bientôt en Tunisie ?

Béji Caïd Essebsi : « Ce n’est pas un crime d’avoir travaillé avec Ben Ali »

En visite à Paris la semaine du 11 décembre, le président tunisien, Béji Caïd Essebsi, 91 ans, a rencontré Emmanuel Macron, qu’il recevra à Tunis en janvier 2018. Il revient pour Le Monde sur l’état de son pays, six ans après le déclenchement de la révolution qui a chassé Ben Ali du pouvoir.


D’anciens collaborateurs de Ben Ali ont fait leur retour au gouvernement récemment. C’est l’ordre ancien qui revient ?

Et ceux qui ont travaillé avec Bourguiba, on va les exclure ?
Quand Ben Ali était au pouvoir, 2 millions de Tunisiens travaillaient avec lui. On ne va pas les exclure. Chaque Tunisien a le droit de participer à la vie de son pays s’il n’a pas été l’objet d’une condamnation. Ce n’est pas un crime d’avoir travaillé avec Ben Ali, sinon on leur enlève la nationalité. Et ça, personne d’autre que la justice ne peut le faire.

Au moment où votre premier ministre, Youssef Chahed, a lancé une chasse à la corruption, une loi a amnistié la corruption administrative. N’est-ce pas contradictoire ?
Je suis l’auteur de cette loi. Elle ne vise que les fonctionnaires compétents qui ont exécuté des instructions directes et irréfragables de l’Etat de l’époque. On n’a pas amnistié des gens qui ont détourné de l’argent de l’Etat. Cette loi de réconciliation vise à profiter de l’expérience des hauts fonctionnaires qui restaient les bras croisés car ils avaient peur d’être punis.

En septembre, vous avez critiqué durement l’Instance vérité & dignité (IVD), symbole de la transition politique. Que lui reprochez-vous ?
L’IVD n’a pas de quoi être fière de son rendement. A mon avis, elle n’a pas rempli son rôle de justice transitionnelle. C’est une instance légale, je respecte son existence, mais elle n’est pas constitutionnelle. Elle partira au terme de son délai fixé par la loi, en 2018.

On vous reproche de présidentialiser le régime...

Je suis responsable du respect de la Constitution. Nous n’avons pas de système présidentiel. L’exercice de mon mandat est soumis au contrôle populaire. Il n’y a donc aucune chance que le système actuel débouche sur un présidentialisme. Personnellement, je suis pour un système présidentiel bien contrôlé pour éviter la dérive présidentialiste que nous avons connue sous Ben Ali et Bourguiba.

Vous présenterez-vous à la présidentielle de 2019 ?
[Rires] Quand je me suis présenté, j’avais 88ans, et à la fin de mon mandat, j’en aurai 93. Je suis quelqu’un de sérieux. Mes obligations vont jusqu’en 2019, et l’avenir est à Dieu.

Votre fils, Hafedh Caïd Essebsi, dirige Nidaa Tounès, la principale composante de la majorité gouvernementale. N’est-ce pas le début d’une dérive dynastique ? 
Il faudrait qu’il soit élu pour cela. Il n’a pas hérité le parti de moi, il a été désigné par un congrès à Sousse. Si les responsables de Nidaa Tounès ne sont pas contents de lui, ils n’ont qu’à le renvoyer.

Les élections locales, prévues le 17 décembre, ont été reportées au 25 mars 2018. Et maintenant, on parle d’un nouveau report. Est-ce normal, six ans après la révolution ?
Je suis pour des élections le plus rapidement possible. Si elles n’ont pas pu se tenir le 17 décembre, c’est parce que l’instance électorale n’était pas au complet. Maintenant, certains partis réclament un report. Pour moi, il ne faut pas que cela dépasse le mois d’avril. Je vais m’y employer.

Vous vous êtes engagé à faire adopter deux réformes en faveur de l’égalité femmes- hommes. Les islamistes d’Ennahda vont-ils l’accepter ?
Concernant le mariage des Tu- nisiennes à des non-musulmans, le ministère de la justice a retiré la circulaire de 1973 [qui obligeait les hommes non musulmans à se convertir à l’islam avant le mariage]. Au sujet de l’égalité d’héritage, j’ai créé une commission qui va préparer les textes appropriés. Pour le moment, Ennahda n’a rien dit, mais je ne pense pas qu’ils y verront un inconvénient majeur. La Constitution de 2014 pose les bases d’un Etat civil, pas religieux. Je ne reviendrai jamais sur ma promesse, car sans promotion de la femme, il ne peut pas y avoir de démocratie.

Cette année, il y a eu des manifestations au Kef, à Tataouine. Est-ce qu’une deuxième révolution, sociale celle-là, est possible ?
Nous souffrons malheureusement d’un chômage important : 628 000 personnes, dont 250 000 titulaires de diplômes supérieurs. Si vous ajoutez à cela des régions de l’intérieur marginalisées, tous les ingrédients d’un malaise social sont réunis. Ces mouvements sont naturels. La révolution a réalisé la liberté d’expression. Mais la dignité, c’est aussi le travail. Seulement, nous ne pouvons pas tout régler d’un coup de baguette magique.

La Libye est-elle toujours une menace sécuritaire pour vous ? 
Cela a été le cas. Nous avons une frontière commune de 450 km qui n’était pas très sécurisée. Nos relations étaient amicales et intenses par le passé. Mais il y avait un Etat libyen à l’époque. Aujourd’hui, il n’y a plus que des groupuscules armés. En 2015, nous avons subi trois attentats dus à des infiltrations. Aujourd’hui, la frontière est sous contrôle.

Selon l’ONU, 5 500 Tunisiens ont rejoint des groupes extrémistes comme l’organisation Etat islamique ou Al-Qaida...
C’est exagéré. Il y en a 2 000 environ. C’est trop évidemment, mais maintenant, les choses sont maîtrisées. En cas de retours, ces personnes sont soumises à la loi. Beaucoup sont en état d’arrestation ou en résidence surveillée

lundi 11 décembre 2017

Libye

En Tunisie, les maires libyen veulent peser sur le processus de réconciliation


L’événement a été qualifié d’« historique » par Ghassan Salamé, le chef de la mission des Nations unies pour la Li- bye. Quatre-vingt-quatorze mai- res libyens se sont réunis du 6 au 8 décembre à Hammamet, ville balnéaire du littoral tunisien, pour tenter de peser sur le scéna- rio d’une réconciliation politique en Libye. Alors que l’impasse se prolonge sur le terrain à la veille du deuxième anniversaire des accords de Skhirat (Maroc) signés le 17 décembre 2015, le rassemblement de ces maires libyens – représentant 90 % de l’ensemble des municipalités du pays – est l’une des rares manifestations transcendant les fractures locales.

Les municipalités, institutions qui constituent les seules structu- res fonctionnelles dans un pays déchiré entre deux gouvernements rivaux – ceux d’El-Beïda à l’est et de Tripoli à l’ouest –, ont toujours été considérées comme un point d’appui potentiel dans la recherche d’un règlement global. L’un des prédécesseurs de M. Salamé à la tête de la mission libyenne des Nations unies, Bernardino Leon, avait déjà tenté d’activer un tel réseau. La tentative n’avait pas été très concluante. La réunion d’Hammamet inaugure toutefois une approche différente en raison de sa très large représentativité.

Les maires sont venus de toute la Libye et se reconnaissent dans le gouvernement de Faïez Sarraj à Tripoli ou dans celui d’El- Beïda soutenu par le maréchal Haftar, chef en titre de l’Armée nationale libyenne (ANL) et homme fort de la Cyrénaïque (est). Une rencontre de cette ampleur est sans précédent.

Fracture politique profonde

L’initiative, organisée grâce à la médiation de l’ONG suisse Centre pour le dialogue humanitaire, visait surtout à débattre des questions de gouvernance locale, notamment de la nécessité de four- nir des services publics (eau, électricité, santé...) propres à soulager les difficultés quotidiennes de la population. La portée de la réunion est pourtant clairement politique. Dans une déclaration finale, les maires libyens affirment leur « détermination » à faire sortir leur pays de son état actuel « de division et de désintégration ». Ils proposent de mettre en place un réseau de « comités de réconciliation » sous les auspices des municipalités. Ils appellent enfin la communauté internationale à les « intégrer » dans tout processus de règlement global.

« Cette réunion peut être un premier pas vers la réconciliation », affirme Abdelrahman Al-Abbar, le maire de Benghazi (est), proche du maréchal Haftar. « Malgré nos divisions politiques, les municipalités ont de bonnes relations entre elles, abonde Youssef Ibderi, le maire de Gharyan, ville située à 90 km au sud-ouest de Tripoli et qui reconnaît l’autorité du gouvernement de M. Sarraj. Nous souhaitons que cette réunion dé- bouche sur une réconciliation. » Les organisateurs de la réunion d’Hammamet espèrent jouer sur ces solidarités municipales autour des préoccupations communes de gouvernance locale pour contourner l’inlassable querelle de légitimité opposant les deux gouvernements de l’est et de l’ouest. Le pari réussira-t-il ? La tâche s’annonce délicate tant la frac- ture politique demeure profonde.

Certains maires de l’ouest, issus des élections municipales de 2012, avouent en effet leur « malaise » face à leurs homologues de l’est qui doivent leur poste, non à une élection, mais à leur nomination par le camp du maréchal Haftar. Ce dernier a en effet démis de leurs fonctions nombre de maires élus en Cyrénaïque pour les remplacer par des gouverneurs militaires. « Haftar est hostile au processus démocratique », déplore Youssef Ibderi, le maire de Gharyan. Le maire de Benghazi maintient quant à lui son soutien au chef en titre de l’armée. «L’armée du maréchal Haftar dispose du soutien populaire », insiste-t-il.

De tels antagonismes sont-ils surmontables ? Les maires présents à la réunion d’Hammamet veulent le croire. « On finira par arriver à se réconcilier, souligne M. Elabbar. La situation actuelle ne peut pas durer. »

Dans l’immédiat, le climat de confiance forgé à Hammamet pourrait servir à jeter les bases de la « conférence nationale » appelée de ses vœux par M. Salamé en prélude à la tenue de futures élections – législatives et présidentielle. L’avenir du plan de M. Sa- lamé sur la Libye dépend lourde- ment de sa capacité à convertir au plan politique les gains engrangés sur ce front municipal.

lundi 13 novembre 2017

Le faux héritier de Bourguiba

TUNISIE

Présidentialisation du régime, propagande présidentiel dans les medias, autorité de l’État, réformes sociétales non radicales... Trente ans après le putch du dictateur Ben ali, le style de gouvernance de Béji Caïd Essebsi rappelle de plus en plus celui de son venerable mentor Bourguiba dont il aimerais prendre ca place.
2 ans apres avoir été élus, nous devons partir d’une évidence fondamentale, celle de savoir quelle est la volonté de l’électeur qui nous a mandatés.

Ses demandes sont manifestes : emprunter la voie du développement et de la démocratie, réussir le processus transitoire dans le cadre d’un État civil qui ne tourne pas le dos aux acquis et où tout le monde se soumet à la loi », déclarait Béji Caïd Essebsi (BCE) dans un entretien au journal Essahafa daté du 6 septembre. Et d’ajouter : « Le régime semi-parlementaire ne convient pas à la Tunisie, le régime présidentiel est mieux accepté par la majorité du peuple. » Cette mise au point du chef de l’État n’aurait pas juré – du moins dans son aspect légaliste et moderniste – dans la bouche de Habib Bourguiba, destitué par Zine el-Abidine Ben Ali le 7 novembre 1987. Trente ans après, l’ombre du Combattant suprême plane toujours sur la Tunisie, et plus particulièrement depuis que le président de 90 ans de la République, qui, après avoir été son disciple, semble aujourd’hui tenté de perpétuer non seulement son héritage, mais aussi son mode de gouvernance vertical. Quitte à faire quelques entorses au régime semi-parlementaire consacré par la nouvelle Constitution, même s’il prend soin de distinguer, à l’intention de ceux, nombreux, qui rejettent le pouvoir personnel, dérive autoritaire présidentialiste et régime présidentiel.

À son retour aux affaires, en 2011, BCE s’est d’emblée posé comme un « disciple de Bourguiba, un produit de son école », imitant son mentor jusque dans la façon de s’exprimer – un mélange d’arabe et de dialecte –, en maniant à la fois l’humour truculent et la gravité. « Au style, il faut ajouter l’habileté politique assumée, analyse Leyla Dakhli, chargée de recherche au CNRS. BCE se sait stratège et en fait état régulièrement. Il revendique un pragmatisme constant, au nom de l’expérience. Comme Bourguiba, il veut dompter la réalité, n’hésitant pas à recourir à la “force”, celle de son autorité et éventuellement celle de l’État, pour parvenir à ses fins. Car ce qui est au centre, c’est bien l’État. Dès qu’il a surgi dans le débat politique postrévolution, BCE a inscrit au cœur de son discours l’État, son prestige, sa prestance même. » Aussi BCE se voit-il comme un homme de la continuité, non pas du régime Ben Ali mais d’un bourguibisme centré sur haybet el-dawla, l’autorité et le prestige de l’État. C’est pourquoi celui qui a démarré sa campagne électorale de 2014 par une visite au mausolée de Bourguiba, à Monastir, semble vouloir « représidentialiser » le régime et se donner une plus grande marge de manœuvre. Sachant qu’elle ne lui sera pas accordée, il est passé à l’offensive avec les moyens dont il dispose.

PASSAGE EN FORCE. Dès 2015, BCE lance la loi de réconciliation économique de force, qu’il paraphera le 24 octobre 2017 après deux ans de bras de fer avec une société civile qui l’a contraint à revoir son projet initial, devenu la loi dite de réconciliation administrative, pour n’en conserver que les dispositions concernant les agents de l’État ou assimilés. Désormais, ceux d’entre eux qui sont l’objet de poursuites bénéficient d’une amnistie à condition qu’aucune corruption ne soit prouvée, qu’ils n’aient pas perçu de pots-de-vin ou tiré un enrichissement illicite de leur fonction. « Finalement, on amnistie des innocents », ironise une sympathisante du collectif citoyen Mnech Msamhine (« nous ne pardonnons pas »), qui refuse que les corrompus soient blanchis et s’insurge contre ce qu’il considère comme un passage en force de BCE. Depuis le lancement de cette initiative, présentée comme la concrétisation d’une promesse électorale faite aux militants de son parti, Nidaa Tounes, le locataire de Carthage a pris soin de préciser ses intentions. Elles ont été réitérées dans un communiqué de la présidence à l’issue de la signature du texte : « Cette nouvelle loi vise à asseoir un climat favorable à la libération des initiatives au sein de l’Administration, à la promotion de l’économie nationale et au renforcement de la confiance dans les institutions de l’État. » (ont se demande encore aujourd'hui de quel promotion il parle ! Cela n’a pas pour autant atténué la désapprobation d’instances d’observateurs comme les ONG I Watch ou Mourakiboune, ainsi que de nombreux partis tels que le Courant démocrate (social-démocrate), le Front populaire (extrême gauche) et Al Joumhouri (centre). Tous dénoncent la non-constitutionnalité d’une loi contraire au processus de justice transitionnelle et qui, selon le député du Courant démocrate Ghazi Chaouachi, aurait été arrachée par « un jeu de pressions de l’exécutif » à l’Instance provisoire de contrôle de la constitutionnalité des lois. Paradoxalement, BCE a pu compter sur les voix des islamistes, qui, à l’origine, y étaient le plus farouchement opposés. Mais l’alliance gouvernementale nouée entre Nidaa Tounes, fondé par BCE, et Ennahdha ainsi que la pratique systématique du consensus ont permis de dépasser les désaccords.

POSTÉRITÉ. Pour BCE, ce succès est une manière d’affirmer son leadership sur la classe politique, au point que ses détracteurs le soupçonnent de vouloir briguer un second mandat en 2019. Le président n’a pas répondu à ces allégations et sait que son âge – il aura 91 ans le 29 novembre – joue contre lui. Néanmoins, il n’a jamais caché ses réserves à l’égard du régime semi-parlementaire, auquel il impute l’inertie générale, la panne économique et les blocages liés aux atermoiements des partis politiques. Et BCE n’est pas le seul à s’interroger sur le régime hybride adopté par la Tunisie, défendu et voulu par les islamistes. « Il nous faudrait un régime totalement présidentiel ou complètement parlementaire », affirme pourtant de son côté Lotfi Zitoun, proche de Rached Ghannouchi et qui incarne l’aile modérée d’Ennahdha. Pour BCE, la séparation des pouvoirs, qui ne laisse au président que des prérogatives en matière de défense et de diplomatie, est trop drastique niveau pouvoir sur la classe politique et confère une indépendance excessive aux instances constitutionnelles. Des arguments qui n’ont pas manqué de susciter une controverse. « Il s’attaque en vérité à ce qui constitue la substance même du régime démocratique, à savoir l’existence de pouvoirs et de contre-pouvoirs, sans lesquels il ne peut y avoir ni pluralisme ni liberté politique », a répliqué un collectif de gauche. Un amendement de la Constitution est possible, mais, selon Ahmed Néjib Chebbi, cofondateur du parti Al Joumhouri, cette idée serait surtout consécutive aux déboires de Nidaa Tounes, qui a perdu la majorité à l’Assemblée.

Pour reprendre la main, le président se crée aussi des pseudo opportunités. En juin 2016, il a été à l’origine de la formation d’un gouvernement d’union nationale réuni autour d’une feuille de route dite de Carthage. Il a ainsi pu manigancer contre le chef du gouvernement, Habib Essid, au profit de Youssef Chahed, son disciple au sein du parti Nida tounes. Une manière, selon certains, d’imposer sa propre autorité. Lors du dernier remaniement, en septembre 2017, il a « récupéré » les ministères régaliens – Défense, Affaires étrangères, Justice et Intérieur – en les confiant à des indépendants qui lui sont proches. Parallèlement, il a mis plus que jamais ses pas dans ceux de Bourguiba en relançant, en août un pseudo débat sur l’égalité dans l’héritage, une mesure que le Combattant suprême n’a jamais réussi à imposer, puis en faisant abroger le mois suivant la circulaire 73, qui interdisait le mariage d’une Tunisienne avec un non-musulman – deux mini- révolutions dans un pays musulman paternaliste. Opération séduction pour récupérer un électorat qui n’a pas accepté l’alliance avec les islamistes ? Peut-être. Mais aussi volonté d’imposer des mini réformes sociétales majeures pour calmer la plebe. Car BCE, en bon héritier de Bourguiba, reste attaché à des fondamentaux modernes, malgré son entente avec Rached Ghannouchi et Ennahdha, laquelle, jusqu’à sa restructuration en parti civil, vouait Bourguiba aux gémonies et lui refusait la miséricorde accordée aux défunts. Une alliance à la fois tactique et stratégique, car BCE sait mieux que quiconque les ravages de la bipolarisation exacerbée – il était aux premières loges lors de la « guerre » fratricide entre les partisans de Bourguiba et ceux de Salah Ben Youssef (nationaliste panarabiste), en 1957. Il n’a pas oublié non plus que le système de parti unique a beaucoup nui au pays. S’il ne remet en question en aucun cas le pluralisme politique, BCE, en vieux briscard, n’en appelle pas moins de ses vœux la création d’un pôle politique rassemblant les groupes issus du délitement de Nidaa Tounes et à même de tirer profit des tiraillements internes des islamistes.

Politique, économique, constitutionnelle et sociétale, la fausse reprise en main du président, si tant est qu’il ait perdu celle-ci, est large et non effective. BCE affirme son leadership en multipliant les belles paroles, passant parfois en force dans différents domaines de Bourguiba. Et s’il n’est pas certain qu’il inscrive son action dans la perspective de la présidentielle de 2019, il est en revanche certain que le chef de l’État, par les mini réformes qu’il a lancées, entend laisser son empreinte et entrer dans la postérité à la manière d’un Bourguiba, dont il a fait remettre en place, au centre de Tunis, en mai 2016, la statue équestre. Tout un symbole d'un passé lointain qui na plus d'avenir dans la Tunisie d'aujourd'hui.






mercredi 9 novembre 2016

En Tunisie, la transition démocratique a un coût

Le premier ministre tunisien, Youssef Chahed, effectue une visite en France mercredi et jeudi






LE CONTEXTE

La liberté de presse n'est toujours pas de mise, les blogueurs et les journalistes continue d'être poursuivi et condamné par des tribunaux militaires d'un autre âge, tandis que les droits de l'homme en matière terrorisme ne sont guerre reluisante. La torture et le kidnapping des services du ministère de l'Intérieur continue de plus belle effet comme a l'époque du dictateur Ben ali. Tandis que les réformes, elles sont aux abonnés absents.
REDRESSEMENT
Depuis cet été, la Tunisie est entrée dans une nouvelle phase de sa transition démocratique avec la mise en œuvre d’un délicat plan de redressement de ses finances publiques. Après l’apaisement scellé en 2014 entre islamistes et anti-islamistes autour d’une nouvelle Constitution puis la vague de violences djihadistes en 2015 – en reflux en 2016 –, le défi est désormais économique et social. Plus jeune premier ministre de l’histoire tunisienne, Youssef Chahed a été nommé en août pour tenter de relancer une économie au modeste taux de croissance du PIB (1,2 %) et grevée par une dérive de ses comp- tes publics alors que les ten- sions sociales couvent, notamment dans les régions dé- favorisées de l’intérieur.

Septième premier ministre tunisien depuis la révolution de 2011, Youssef Chahed, 41 ans, a été investi fin août par l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) de Tunis. Il effectue mercredi 9 et jeudi 10 novembre sa première visite à Paris où il va tenter de susciter des soutiens à un moment critique où la Tunisie affronte de délicats défis économiques et sociaux.

Qu’attendez-vous de la France dans le contexte d’une transition économique très douloureuse en Tunisie ?

C’est une visite hautement stratégique. Cinq ans après la révolution, nous sommes en passe de réussir la transition démocratique. Nous sommes une démocratie naissante qui se fortifie tous les jours, avec institutions élues, liber- tés de la presse, de parole. Mais le coût de cette transition est élevé et c’est normal. Après la révolution, nous avons fait face à des revendications sociales intenses. L’Etat a dû beaucoup dépenser, il a recruté, il a augmenté les salaires. Et cela a impacté les déficits publics. Aujourd’hui, le défi est économique. Il faut que nous réussissions à remettre de la croissance, à faire du développement inclusif dans les régions intérieures, d’où est partie la révolution. Nous pensons que notre partenaire, la France, a un rôle important à jouer.

Vous estimez que le soutien de la France est insuffisant ?

Nous devons inventer de nouvelles relations entre la Tunisie et la France. Aujourd’hui, la Tunisie est une vraie démocratie. En conséquence, l’engagement politique de la France sur la Tunisie doit se hisser à un autre niveau. Nous sommes l’exception des «printemps arabes ». Nos partenaires doivent se mobiliser sur la Tunisie, s’engager en faveur de cette démocratie. Parce que sa réussite dépasse la Tunisie. Nous sommes dans un en- droit stratégique du globe. L’enjeu, c’est la réussite d’une transition vers un modèle nouveau. La Tunisie défend les mêmes valeurs universelles de démocratie et de droits de l’homme sur lesquelles l’Europe est bâtie. De ce point de vue, nous devons être un partenaire stratégique avec un engage- ment fort de la communauté internationale. La Tunisie est une expérience unique.

La Tunisie connaît un vif débat budgétaire. Vous avez promis la rigueur, et l’austérité plus tard si la situation ne se redresse pas. La controverse se focalise notamment sur votre décision de reporter les augmentations de salaires dans la fonction publique. Pour l’instant, c’est l’impasse avec le syndicat UGTT mais aussi avec les professions libérales qui refusent d’être taxées. Comment en sortir ?

Aucun gouvernement ne peut souhaiter, deux mois après son investiture, proposer le report d’augmentations salariales ou imposer de nouvelles taxes. Notre gouvernement a été courageux. Nous sommes un gouvernement d’union nationale mis en place pour lancer des réformes, certes douloureuses. Dans mon dis- cours d’investiture au Parlement fin août, j’ai été franc avec les Tunisiens. Je leur ai expliqué que nous avons aujourd’hui des comptes publics en difficulté, une situation économique difficile, et que cela implique de se serrer un peu la ceinture. Il faut que tout le monde participe à ces sacrifices pour sauver les finances publiques. Bien sûr, ces sacrifices sont difficiles à admettre. Mais la Tunisie aujourd’hui est une terre de dialogue, de consensus. Nous sommes sortis de situations beaucoup plus complexes auparavant grâce au dialogue. Il faut que les gens comprennent l’état économique et social du pays.

A entendre certains de vos critiques, la Tunisie a été placée sous l’influence du Fonds monétaire international qui a octroyé 2,9 milliards de dollars (2,6 milliards d’euros) de prêts. Le FMI dicte-t-il votre politique économique ?

Non. Ce que prévoit la loi de finances 2017, c’est une gestion, comme vous dites en France, de bon père de famille. Quand la masse salariale dans la fonction publique a atteint un niveau élevé par rapport aux recettes de l’Etat, on n’a pas besoin du FMI pour nous le dire. Nous sommes capables de régler cela en interne. Les déficits publics ont explosé depuis la révolution. Ce que l’on dit, c’est qu’à un moment, il faut s’arrêter, il faut une pause pour faire souffler un peu les équilibres publics. C’est ce que nous demandons à la communauté internationale de prendre en considération. Car tout cela est dû à une révolution qui s’est produite en Tunisie. Nous demandons un engagement fort de la communauté internationale auprès de la Tunisie pour permettre la réussite de notre transition.

Les Tunisiens se plaignent de l’expansion de la corruption. Comment l’enrayer ?

La lutte contre la corruption fait partie des priorités de mon gouvernement. J’y consacre tous les jours au moins deux heures de mon temps. Ce n’est pas facile car nous souffrons en Tunisie de l’économie informelle, notamment dans le Sud avec une frontière libyenne qui fait vivre beaucoup de gens. C’est complexe à un moment où l’économie tunisienne fait elle- même face à des difficultés. Mais nous sommes très motivés. On travaille à identifier et à démanteler les réseaux mafieux. Et il y aura des têtes derrière qui vont naturellement tomber.

La lutte antiterroriste fait aussi partie de vos priorités. La coopération sécuritaire s’est renforcée, notamment avec les Américains. Cela ne vous crée- t-il pas en retour des obligations ? Selon le « Washington Post », des drones américains décolleraient de Tunisie vers la Libye pour y mener des actions d’espionnage, notamment au-dessus du bastion de l’organisation Etat islamique (EI) à Syrte. Est-ce exact ?

La réponse est non. La coopération sécuritaire entre la Tunisie et les Etats-Unis est très élevée. Avec les Européens, les Etats-Unis sont le pays qui a le plus aidé la Tunisie en matière sécuritaire ces dernières années. Nous sommes satis- faits du niveau de la coopération militaire avec les Américains, même si ce sujet peut susciter de la polémique en Tunisie. Nous ambitionnons d’avoir bien plus de coopération tant que c’est fait pour protéger notre territoire. Nous sommes en train de mettre en place un système de sécurisation de nos frontières. Dans ce cadre, nous nous dotons d’équipements, d’infrastructures, de technologies modernes en collaboration avec nos amis européens et américains. Mais il n’y a pas de drones qui décolleraient de chez nous vers la Libye.







jeudi 18 août 2016

Tunisie


A la frontiere lybienne, une jeunesse en détresse .Au chômage et sans perspectives d’emploi, les jeunes du Sud tunisien sont attirés par le djihad ou l’immigration clandestine. Au péril de leur vie.

Les parents de Mabrouk Zaytouni ont passé la fête de l’Aïd el-Fitr [5 juillet] à espérer que le corps de leur fils, mort en Méditerranée, soit retrouvé. Ce jeune Tunisien de 25 ans s’est noyé avec au moins 13 autres migrants qui tentaient de rejoindre l’Italie. Leur bateau, qui transportait 28 personnes, a coulé dès qu’il a quitté la côte de Sabratha, en Libye, le 3 juillet.

Tous les passagers étaient origi- naires de Ben Guerdane, une ville située près de la frontière avec la Libye, dans le sud de la Tunisie, où un attentat a fait des dizaines de victimes en mars dernier. Les assaillants étaient des membres de Daech qui cherche à y établir un émirat et comprenaient de nombreux habitants de la ville.

Ben Guerdane est une petite localité qui jouit d’une position  stratégique, car elle constitue un point de passage entre la Tunisie, la Libye et la côte méditerranéenne du Sahara. La proximité de la Libye a sans doute rendu les jeunes habitants de la ville plus vulnérables aux réseaux de recrutement djihadistes et d’immigration clandestine, particulièrement actifs au milieu du chaos sécuritaire que connaît le pays.

Commerce. Hussein Zaytouni, le frère aîné de Mabrouk, raconte qu’ils sont “nés dans une famille nombreuse et pauvre” et que leur père est “un travailleur journalier peu instruit et n’ayant pas de revenus stables. Au chômage et sans perspectives d’emploi dans ces temps économiques difficiles, [Mabrouk] a choisi d’émigrer en Europe.” Et il ajoute : “Beaucoup de jeunes de notre quartier ont émigré ou envisagent de le faire. Un ami de Mabrouk s’est noyé avec lui, alors que d’autres habitants du quartier ont survécu. Il y a aussi des jeunes du quartier qui ont rejoint des organisations djihadistes.”

D’après lui, sa famille s’inté- resse peu à la politique, mais elle sait, comme tous les autres habi- tants de la ville, que “l’Etat néglige leurs droits puisque des milliers de citoyens sont au chômage et n’ont pas de perspectives d’emploi”.

Même si la ville donne sur la mer, Ben Guerdane est tributaire du commerce transfrontalier. Dès les premières heures du jour, des hommes forment de longues files d’attente à la frontière pour faire tamponner leur passeport et passer en Libye, où ils achètent des produits électroniques et autres marchan- dises qu’ils revendront, à leur retour en Tunisie, à des particuliers ou à des commerces.

“La plupart de ces hommes travaillent pour des commerçants et sont payés en fin de journée pour le transport de ces marchandises. Ils sont peu rémunérés compte tenu des risques qu’ils courent en Libye, où certains d’entre eux sont pris en otage ou harcelés par des groupes armés”, explique Charif Zaytouni, un journaliste qui vit à Ben Guerdane et qui a des liens de parenté avec Mabrouk.

“Pourtant, ajoute-t-il, chaque fois que la frontière est fermée, les habitants de la ville organisent des manifestations et des grèves.” Selon lui, “la pénurie d’emplois a fait du commerce avec la Libye la seule source de revenus. Les jeunes ont beau chercher des solutions, ils n’en trouvent nulle part. L’Etat doit donc assumer ses responsabilités.”

Pièges. Selon les estimations de Radwan Azlouk, le coordinateur local du syndicat des diplômés du supérieur au chômage, plus de 3 000 de ces jeunes sont sans emploi dans cette ville de moins de 79 000 habitants. Son syndicat “a fait des propositions aux autorités pour résoudre la crise du chômage. Il a suggéré entre autres que des taxes soient perçues sur le passage des marchandises et des personnes en vue de financer la création d’emplois pour les jeunes, la construction d’un port dans la ville et la création d’une zone de libre- échange avec la Libye, qui offrirait de meilleures perspectives d’emploi aux jeunes.”

Et il précise que “le nombre de jeunes chômeurs sans diplôme uni- versitaire est encore plus important. Même s’il y a toujours des excep- tions, on relève dans ce groupe une plus grande tendance à rejoindre les organisations djihadistes ou à opter pour l’immigration clandestine.”

Omar El-Kouz, le délégué [équi- valent du sous-préfet, El-Kouz est en poste depuis le 29 juin] de Ben Guerdane, assure que “l’Etat n’a pas pour politique de margina- liser toutes les zones frontalières. Il les considère au contraire comme des avant-postes qui protègent le pays des dangers. Nous avons été témoins de la formidable réaction de la population de Ben Guerdane, qui, face à l’attaque terroriste de mars dernier, a apporté son sou- tien aux forces gouvernementales.”

“L’Etat, poursuit-il, a conçu des plans de développement pour les zones intérieures et frontalières en vue de créer des emplois, de soute- nir l’investissement et d’encourager les jeunes à lancer des projets de petite et moyenne envergure. A Ben Guerdane, les autorités ont tendance à diversifier les activités de production pour que la ville ne soit pas uniquement tributaire du commerce avec les voisins libyens.”

La situation n’est guère différente dans d’autres villes frontalières. A Tataouine [dans le Sud-Est], les jeunes connaissent les mêmes problèmes. Bien que sa contribution au budget de l’Etat soit très importante du fait de ses revenus pétroliers, cette ville présente le plus fort taux de chô- mage du pays (37 %). Beaucoup de citoyens ont donc émigré clandestinement ou rejoint un groupe djihadiste, voire sont tombés dans les deux pièges.

On relève le même phénomène à Remada, au sud de Tataouine, qui est l’un des grands centres de recrutement de la branche libyenne de Daech et où les auto- rités tunisiennes ont démantelé plusieurs cellules djihadistes.

Même si d’autres facteurs psychologiques, culturels et religieux – poussent les jeunes Tunisiens à opter pour le djihadisme ou pour l’immigration clandestine, les motivations économiques restent les plus déterminantes. S’ils avaient des perspectives d’emploi, nombre d’entre eux n’emprunteraient pas ces voies dangereuses dans les- quelles ils perdent si souvent la vie.

lundi 6 juin 2016

Le fond de commerce d'Ennahdha


Ennahdha ne sort pas de l’islam politique




Rached Kheriji
Deux faces pour une même idéologie islamiste


Préparée avec soin, l’annonce a été diffusée à partir du 20 mai. Grassement payée à coup de millions de dollars, une agence internationale de communication a veillé à ce que les médias du monde entier s’en fassent l’écho en bonne place et soulignent que c’est là une évolution importante et très positive. 

Un vrai « changement » qui dépasse le pays où il a lieu, la Tunisie, et intéresse l’ensemble du monde musulman et la planète entière.

De quoi s’agit-il ?

Réunis du 20 au 22 mai en congrès, les islamistes tunisiens d’Ennahdha ont adopté une posture inédite concoctée par leur président, Rached Ghannouchi.

Ayant constaté que le qualificatif d’islamiste accolé à son parti comporte trop d’inconvénients et limite son expansion, il en est venu à estimer qu’il n’y a que des avantages à le mettre au rancart.

Il veut que les Tunisiens et le monde entier le sachent, et en tiennent le plus grand compte : Ennahdha serait désormais devenu un parti civil, qui se proclame démocratique.

Et Ghannouchi d’énoncer la formule magique que citeront les médias : « Ennahdha sort de l’islam politique pour entrer dans la démocratie musulmane. »

Tunisiens ou non, musulmans ou non musulmans, lecteurs du blog ou non, beaucoup me demandent ma réponse aux interrogations que cette initiative suscite : faut-il prêter foi à cette démarche et qu’annonce-t-elle pour la Tunisie ?

Les islamistes tunisiens peuvent-ils devenir de vrais démocrates ? Au pouvoir pendant trois ans, de fin 2011 à fin 2014, ont-ils montré qu’ils sont à même de gouverner un pays sous développé ?

Ces islamistes tunisiens et leur président ont une histoire qu’il est utile de rappeler. Leur formation a vu le jour au début des années 1980 sous le nom de Mouvement de la tendance islamique (MTI).

Réprimés par un Bourguiba déclinant, puis, après une courte période d’observation et une participation aux élections, par un Ben Ali déterminé à les éliminer, ils ont pris des coups mais se sont signalés par un sens avéré à la violence aveugle et même au coup d’État militaire. Sans succès.

Ils sont donc, à cet égard, les ancêtres des jihadistes d’aujourd’hui, et cela a laissé des traces.

Ceux de leurs dirigeants qui n’ont pas été arrêtés et condamnés se sont exilés en Europe. Ghannouchi, lui, s’est établi à Londres, où il a vécu vingt ans.

Il ne connaissait ni ne parlait le français, mais n’a pas jugé utile d’apprendre l’anglais, de sorte qu’à l’inverse d’un Houari Boumédiène, qui, arrivé au pouvoir, s’est obligé à apprendre le français, et à un Abdelilah Benkirane, chef des islamistes marocains, qui manie le français à la perfection, Ghannouchi ne connaît et ne parle que l’arabe.

Cela le rapproche des Arabes du Moyen-Orient et le distingue de l’écrasante majorité des Maghrébins. Significatif de sa personnalité, ce trait étonne : comment peut-on, au XXIe siècle, diriger un grand parti, et a fortiori un État, si on ne comprend aucune autre langue que la sienne ?
Les Suisses, les Suédois, les Israéliens, les Iraniens, entre autres, le savent bien, dont les dirigeants et leurs enfants s’astreignent au bi-, voire au trilinguisme.

Une question se pose : lorsqu’il sera au pouvoir, car c’est l’objectif qu’il s’est assigné, Ghannouchi favorisera-t-il le bilinguisme ou bien voudra-t-il que les Tunisiens ne pratiquent que la langue arabe ?

Lorsque, le 14 janvier 2011, le régime de Ben Ali est tombé après avoir tenu vingt-trois ans, les islamistes, qui n’étaient pour rien dans sa chute, ont été, comme tout le monde, pris de court. Mais ils se sont vite ressaisis et ont été les premiers à combler le vide : ils se sont rapidement remis en selle, ont fait bonne figure aux élections et ont pris le pouvoir, avec deux comparses : la troïka, dont ils ont été le centre et le moteur, a gouverné le pays pendant trois ans mais n’y a assuré ni la sécurité, ni le fonctionnement de l’économie, ni même la propreté des villes.

Ils ont recruté 300 000 personnes, souvent incompétentes, mais choisies parmi les leurs, alourdissant et déséquilibrant le budget de l’État et de ses sociétés.

Leurs frères jihadistes ont commencé à infester la Tunisie et à en menacer les structures. Ghannouchi a dit alors, la larme à l’œil, qu’ils lui rappelaient sa jeunesse et il les a adjurés... d’être patients. « Attendez que nous ayons en mains tout le pouvoir, que nous contrôlions l’armée », leur a-t-il dit.

Pendant ce temps-là, le pays allait à vau de l’eau et, n’ayant à leur tête qu’un assez bon tacticien mais un piètre stratège, les islamistes d’Ennahdha n’ont gagné ni les cœurs des Tunisiens ni leur confiance. C’est à ce moment-là qu’ils ont vraiment raté le coche pour toujours.

Portés eux aussi au pouvoir, leurs homologues égyptiens, les « Frères musulmans », ayant dérapé plus gravement encore – et plus vite – ont été brutalement éliminés par l’armée du maréchal Sissi et jetés en prison. Ennahdha et ses dirigeants ont pris peur, ont cédé sur la nouvelle Constitution et accepté de quitter le gouvernement. « Faisons deux pas en arrière pour sauver le parti », leur a recommandé à ce moment-là Rached Ghannouchi.

Nous sommes toujours, comme vous le voyez, dans la tactique, celle d’un Ghannouchi plus rusé que stratège. Le gouvernement de la Tunisie a été alors confié à un indépendant, Mehdi Jomâa, qui s’est entouré d’une équipe rajeunie mais inexpérimentée. Elle a tenu convenablement les rênes du pays et l’a conduit sans encombre à des élections qui se sont impeccablement déroulées.
Les Tunisiens en gardent le meilleur des souvenirs. Mais, dans leur majorité, ils ont ressenti le besoin d’avoir un rempart contre les islamistes. Un vétéran de la politique, Béji Caïd Essebsi, s’est avancé pour le leur donner en créant Nidaa Tounes en juin 2012.

Les Tunisiens ont alors décidé de faire de « Si Béji » leur président et l’ont élu le 22 décembre 2014. Les dirigeants d’Ennahdha n’ont pas présenté de candidat contre lui, mais ont tout de même, sans le dire, donné les voix de leurs partisans à son adversaire.

Nous sommes, en ce mois de juin 2016, à la veille d’élections municipales prévues pour 2017 et, surtout, à l’avant-veille d’élections législatives et présidentielle : elles auront lieu en 2019 mais nul n’exclut qu’elles se tiennent avant l’échéance normale.

Le tacticien en chef d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, a refait surface avec son idée astucieuse de renoncer en apparence au label d’islamiste et d’avancer le concept de parti civil, champion de la démocratie musulmane.

On a parlé « d’islamistes autodéfroqués », de « tour de passe-passe », de « ravalement de façade », de magicien de foire qui fait disparaître l’islamiste dans sa main droite qu’il dissimule dans son dos et montre le civil dans sa main gauche qu’il brandit devant vous.

On peut également évoquer la fable de la chauve-souris de Jean de La Fontaine :

Je suis oiseau : voyez mes ailes... Je suis souris, vivent les rats !
Il y a du vrai dans chacune de ces images, car l’auteur principal de l’initiative du 20 mai est un peu tout cela à la fois : on le comprend mieux si on dit que Rached Ghannouchi est la ruse faite homme politique.

Lui et son parti sont des islamistes et le demeureront. Ils ne renient pas l’islamisme, pas plus qu’ils ne se convertissent à la démocratie, et l’on est en droit de leur dire : « Ce que vous êtes parle si fort que je n’entends pas ce que vous dites. »
Mais, au fait, qu’est-ce qu’un islamiste ?

C’est un musulman intégriste qui utilise sa religion indûment et cyniquement pour accéder au pouvoir et s’y maintenir. Intégristes, les uns et les autres le sont, mais à des degrés différents.

Le monde arabo-musulman de 2016 a presque partout à sa tête des islamistes qui l’ont mis dans une situation inextricable et, de surcroît, ont enfanté Al-Qaïda d’abord, Daesh ensuite.

Soudan, Arabie saoudite, Qatar, Gaza et, désormais, la Turquie d’Erdogan forment, avec quelques autres, l’internationale des islamistes.

Et si en Tunisie, Ennahdha dispose d’argent à profusion, le dépense sans compter, c’est parce que d’autres islamistes, déjà au pouvoir, la financent à coups de millions de dollars pour l’aider à revenir à la tête de l’État.

Je m’étonne de constater que le président et le Premier ministre tunisiens laissent sans réagir les valises d’argent étranger venir polluer la politique de leur pays. Et infléchir les résultats de ses élections.

L’avez-vous remarqué ? Les islamologues, qui sont les meilleurs connaisseurs de l’islam, j’en connais deux en Tunisie de réputation mondiale, Mohamed Talbi et Abdelmajid Charfi, ont à l’endroit des islamistes la plus grande réserve et s’en tiennent à bonne distance.

Ces deux derniers s’étaient d’ailleurs tenus, et c’est tout à leur honneur, à la même distance vis-à-vis des dictatures de Bourguiba et de Ben Ali.

Ennahdha, Ghannouchi et leurs collègues se sont donc embarqués, depuis le 22 mai, dans une opération qu’ils jugent habile de fausse conversion : nous avons désormais, disent-ils, deux costumes et deux visages ; oubliez la religion et traitez avec le civil.

Ils croient ainsi berner les Occidentaux, qui les surveillent, et offrir aux Tunisiens un visage plus avenant.

Mais avec quel dessein ? Celui de revenir au pouvoir, de le conquérir cette fois complètement, de faire occuper le palais de Carthage, c’est-à-dire la présidence de la République, par Rached Ghannouchi, au plus tard en 2019, et la Kasbah, c’est-à-dire la primature, par l’un des leurs.

Leur modèle est l’AKP turc et son chef incontesté, lequel sera demain le seul maître du pays : Recep Tayyip Erdogan.

Ce dernier et son parti ont fait croire aux Turcs et au monde entier, au début du XXIe siècle, qu’ils n’étaient plus islamistes et s’étaient convertis à la démocratie. Ils ont conquis les votes des campagnes délaissées par leurs concurrents, puis ceux des villes, et ont gravi les marches du pouvoir une à une.

Ils ont éliminé les généraux gardiens de la laïcité et des fondements kémalistes de la République, et ont proclamé urbi et orbi qu’ils se mettaient au diapason de l’Europe.
Et ce n’est que lorsqu’il a rassemblé entre ses mains tous les leviers du pouvoir qu’Erdogan a écarté les Abdullah Gül et autres démocrates de son parti pour réislamiser son pays et en devenir le maître.
Sans aucun contre-pouvoir digne de ce nom.

C’est exactement ce qui attend les Tunisiens à moyen, voire à court terme, car Ghannouchi, qui ne rêve que de revanche sur Bourguiba et Ben Ali en prenant leur place, a déjà 74 ans.

Que faire pour éviter à la Tunisie de tomber à son tour dans l’escarcelle de l’internationale islamiste ?

Ce que Béji Caïd Essebsi a tenté de faire, qu’il n’a pas fait, ne peut plus (ou même ne veut plus) faire. Créer face aux « ex-islamistes » un parti de gouvernement solide et qui soit le rempart de la Tunisie du XXIe siècle contre les passéistes.

Cette Tunisie, celle de Bourguiba, produira-t-elle, à très court terme, issu de la génération des quinquagénaires nés dans les années 1960, un candidat au pouvoir ?

Pour qu’il soit crédible et suivi, il faudrait qu’il soit déjà connu de l’opinion nationale et reconnu par elle comme un président possible.

Il faut qu’il soit un fédérateur d’hommes et de femmes, qu’il constitue et rassemble autour de lui une équipe de pouvoir.
Les temps ayant changé, ce doit être un démocrate convaincu, ce que n’étaient, hélas, ni Bourguiba ni Ben Ali. 


samedi 4 juin 2016

Le cirque de la statue

Le 1er juin, la sculpture en bronze de Habib Bourguiba retrouvera son emplacement originel.Un événement qui symbolise le rapport tourmenté des Tunisiens à leur histoire et à leur mémoire.




Habib Bourguiba
Le montant de la facture pour le contribuable est de 1,7 millions de dinars



C'était une promesse de campagne de Béji Caïd Essebsi. La statue équestre de Habib Bourguiba, le Combattant suprême, artisan de l’indépendance de la Tunisie et bâtisseur de l'État moderne, va retrouver son emplacement originel, sur l'avenue qui porte son nom, au centre de la capitale. L'œuvre, en bronze, avait été érigée au début des années 1970. En 1987, quelques semaines après sa prise de pouvoir, Zine el-Abidine Ben Ali l'avait fait déboulonner et déplacer à une quinzaine de kilomètres de distance, à la sortie du port de La Goulette. BCE avait plusieurs fois émis publiquement le souhait de « réparer l’outrage » fait à celui qui avait été son mentor. Ce sera donc chose faite le 1" juin, à l'occasion du 61e anniversaire de son triomphal retour d'exil, lorsqu'il avait été acclamé par une immense foule en liesse, à la veille de l'entrée en vigueur des accords sur l'autonomie interne. L'événement déchaîne déjà les passions et fait grincer des dents.

« Cette histoire va diviser les adultes, mais risque de laisser les moins de 30 ans indifférents, pronostique Hassen Zargouni, directeur de l'institut de sondage Sigma Conseil. Les jeunes Tunisiens n'ont pas connu Bourguiba. Us n'en ont aucun souvenir. Le zaïm a été chassé des mémoires entre 1987 et 2011. Son rôle a été volontairement minoré dans les manuels scolaires, qui ont été réécrits après l'arrivée au pouvoir de Ben Ali. L’émotion provoquée, dans un sens comme dans l'autre, par le retour de sa statue concernera surtout les habitants du Grand Tunis, Pour les autres, c'est un non-sujet » La polémique, si elle prenait de l'ampleur, pourrait-elle avoir un coût politique pour le président? « Les récalcitrants seront plus virulents que les partisans, mais c'est dans l'ordre des choses, relativise Zargouni. Finalement, tout cela n'aura pas beaucoup d'impact sur la popularité de l'exécutif. »

Au-delà des crispations du moment, les pérégrinations de la statue du Combattant suprême symbolisent le rapport tourmenté des Tunisiens mi à leur histoire et à leur mémoire. Si la mort de Bourguiba, et le scandale de ses obsèques tronquées par Ben Ali ont réveillé le souvenir et la nostalgie du vieux leader, c'est la révolution qui a remis d'actualité le legs bourguibien. La figure de Bourguiba, portée aux nues ou honnie, occupe une place centrale dans le débat postrévolutionnaire. Et divise. Deux récits, diamétralement antagonistes, et qui transcendent le traditionnel clivage gauche/droite, s'opposent

DEUX RÉCITS. 

Le premier, partagé par les destouriens et les modernistes, magnifie et exalte l'œuvre du président artisan de l'indépendance, bâtisseur de l'État moderne, libérateur des femmes et chantre du progrès. Bourguiba, malgré ses penchants autoritaires et son narcissisme maladif, est le héros visionnaire qui a permis à la Tunisie d'accéder à la modernité et de rejoindre « le cortège des nations civilisées ». À l'inverse, pour les islamistes et pour de larges franges de la gauche panarabiste, Bourguiba représente une figure démoniaque, celle d'un dictateur sanguinaire, « athée et franc-maçon », culturellement aliéné à l'Occident, un « valet de l'impérialisme ». Son modernisme revendiqué s'apparente à une entreprise de dépersonnalisation de la Tunisie, visant à l'expurger des constantes qui fondent son identité immuable : l'islam et l'arabité.

Dans les semaines qui ont suivi le renversement de Ben Ali, en janvier 2011, les révolutionnaires exigent et obtiennent un droit d'inventaire : une Assemblée constituante est convoquée pour le 23 octobre. La Constitution du 1“ juin 1959, imaginée par Bourguiba, devient caduque et sera détricotée. En théorie, il s'agit de mettre à bas les piliers du régime autoritaire et le présidentialisme, et de doter la Tunisie d'une loi fondamentale authentiquement démocratique. En pratique, la ligne « révisionniste », incarnée par les islamistes d'Ennahdha, ennemis jurés de Bourguiba et leurs alliés du Congrès pour la République (CPR), de Moncef Marzouki, chantre d’une rupture totale avec le passé, triomphe. Très vite, le débat change de nature. Des élus islamistes proposent de substituer à la notion d'égalité entre l’homme et la femme celle de « complémentarité », d'autres suggèrent d'inscrire la charia comme « une des sources essentielles de la législation ». Ces amendements, qui braquent l'opposition et la société civile, seront finalement abandonnés, mais le sentiment que la troïka veut s'attaquer au « modèle de société tunisien » s'installe dans l'opinion majoritaire. Il est attisé par le révisionnisme historique et diplomatique exprimé, consciemment ou inconsciemment, par les nouveaux gouvernants du pays. Les fêtes du 20 mars (indépendance) et du 25 juillet (instauration de la République) sont célébrées a minima, presque honteusement. Bourguiba, lorsqu'il n'est pas dénigré, est systématiquement associé à son rival, présenté comme « l’autre zaïm », Salah Ben Youssef (assassiné en août 1961), et à d'autres personnalités, au rôle plus mineur. L’offensive révisionniste connaît son point d'orgue en décembre 2013, lors du vote de la loi organique sur la justice transitionnelle. 

L'Instance Vérité et Dignité (IVD), dont la présidence est confiée à Sihem Bensedrine, est déclarée compétente pour juger les faits de violation des droits de l'homme commis entre le 1er juin 1955 et le 24 décembre 2013. Alors que, au départ, il n'était question de juger que les crimes de Ben Ali.

Pourtant, ce travail de sape aboutira au résultat contraire à celui escompté par les détracteurs du zaïm. En s'attaquant à lui, ils le réinstallent sans le vouloir au centre du débat, eux qui avaient construit leur succès de 2011 sur leur opposition à Ben Ali. « La référence à Bourguiba est devenue un repère et un symbole réduit à sa signification essentielle : celle des valeurs partagées de la tunisianité, observe le constitutionnaliste Laghmani. Beaucoup de Tunisiens, qui n'étaient pas spécialement d’obédience destourienne, se sont réapproprié la figure de Bourguiba, qui a joué un rôle déterminant dans le combat idéologique contre le projet d'Ennahdha, » Ce registre patriotique allait se révéler dévastateur face aux islamistes, plus à l'aise avec le concept de oumma (la communauté des croyants, qui renvoie à l'idée d'une « nation » musulmane sans frontières autres que religieuses) qu'avec celui de nation, au sens séculier du terme. « Bourguiba incarne la tunisianité, entendue non pas comme un projet politique ou philosophique, mais comme une manière d'être et une fierté, renchérit Hassen Zargouni. Ce phénomène s'est cristallisé au cours de l'année 2012, au moment où les Tunisiens ont senti que leur mode de vie était menacé. » Béji Caïd Essebsi et son parti nouvellement créé, Nidaa Tounes, ont transformé cette référence en un fonds de commerce politique et un instrument au service de la reconquête du pouvoir.

ÉCHEC COLLECTIF. 

Aujourd'hui, paradoxalement, la boucle est en passe d'être bouclée. Rached Ghannouchi, le leader d'Ennahdha, a compris que l'une des raisons du rejet dont son parti avait été victime en 2014 tenait à l'image qu'il projetait, une image insuffisamment tunisienne. Il en a tiré les leçons. Le temps des invectives à l'endroit de Bourguiba est terminé. « Le Xe congrès du mouvement, tenu les 21 et 22 mai à Hammamet, témoigne de ce basculement, poursuit Laghmani. Le parti islamiste a pris nettement ses distances avec l'organisation transnationale des Frères musulmans, et tout, dans le décorum, la mise en scène et les invitations, tendait à suggérer son appartenance tunisienne et authentiquement nationale. »
Au-delà de cet aggiornamento que d'aucuns n'hésitent pas à qualifier d'hypocrite, une question demeure en suspens : l’incapacité des partis - et de la société dans son ensemble - à donner sens au présent et plus encore à penser l'avenir. La focalisation autour des enjeux de mémoire signe à cet égard une forme d'échec collectif retentissant. La statue équestre de Bourguiba et la hideuse horloge de Ben Ali sont désormais appelées à cohabiter, à l'endroit même où des milliers de manifestants se massaient pour crier « Dégage! » le 14 janvier 2011. Or, remarque avec dépit l'éditeur Karim Ben Smaïl, « la Tunisie est dans le déni, elle regarde dans le rétroviseur. Elle n'a rien fait pour honorer la révolution, ce tournant majeur de son histoire, n'a érigé aucun monument, pas même une plaque commémorative... ».

Le cheikh, le zaïm, et l'ombre de la potence

Dans l'imaginaire islamiste, Bourguiba représente la figure exécrée. Il est celui qui a marginalisé le statut de la religion, déprécié l'enseignement arabisant de la Zitouna, perverti l'identité nationale et corrompu les mœurs de la société tunisienne à travers l'émancipation des femmes et le droit au divorce. Sa politique moderniste a suscité en réaction l'émergence, à la fin des années 1970, du Mouvement de la tendance islamique (MTÏ), ancêtre d'Ennahdha.

POUR L'EXEMPLE. 

Combattu et contraint à la clandestinité, le MTI succombe à la tentation de la violence au milieu des années 1980. Les attentats de Monastir et de Sousse, dans la nuit du 2 au 3 août 1987 (13 blessés), perpétrés par des éléments de la « branche militaire » du mouvement, sont vécus comme un affront personnel par Bourguiba, qui exige un grand procès, pour l'exemple, et des têtes, à commencer par celle de l'émir », Rached Ghannouchi. Le leader du MTI est sous les verrous depuis mars, placé à l'isolement au ministère de l'Intérieur II n'a pas pu participer à la planification des attentats. Mais Bourguiba n'en a cure ! Hechmi Zammel, président de la Cour de sûreté de l'État, qui doit juger les islamistes, est un homme à sa botte. Ghannouchi est d'ailleurs convaincu qu'il va mourir et il le dit à ses juges dans une ultime bravade, Zine el-Abidine Ben Ali, alors ministre de l'Intérieur, et Rachid Sfar, le chef du gouvernement, sont persuadés que donner des martyrs au mouvement intégriste serait une grave erreur et pourrait plonger le pays dans le chaos. Mais ils ne peuvent pas intervenir de manière trop voyante. Ils réussissent cependant à « retourner » les deux députés qui siègent dans le jury (l'unanimité était requise pour prononcer un arrêt de mort). Dans la nuit du 27 septembre, le verdict tombe : Ghannouchi est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Il sera amnistié et libéré le 4 mai 1988, six mois après la destitution de Bourguiba. À la mort de ce dernier, le 6 avril 2000, interviewé sur Al-Jazira, Ghannouchi fait scandale en refusant de prier à sa mémoire et d'invoquer la miséricorde de Dieu. Cette attitude, contraire à l'éthique musulmane, lui sera constamment reprochée. À partir de 2014, devenu plus consensuel, il change de posture et finit par reconnaître que l'homme * qui a dirigé le mouvement national et conduit le pays vers l’indépendance » mérite une prière. La grande réconciliation est en marche...

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