dimanche 10 juin 2018

Saber Laajili, affaire numero 4919


Un an après son arrestation pour atteinte à la sûreté de l’État, ce haut cadre de la lutte antiterroriste croupit toujours en prison. Pourtant, les pièces versées au dossier d’instruction sont loin d’être accablantes.


Dire que, pour Saber Laajili, cela aurait pu être une soirée de ramadan comme les autres. Mardi 30 mai 2017, il quitte sereinement La Marsa après son habituelle partie de cartes avec des amis. Arrivé dans sa rue, il aper- çoit des collègues devant son domicile. Il est 1 h 30 du matin. Le directeur de la Sûreté touristique, suspicieux, croit être la cible d’une embuscade organisée par des terro- ristes. En son for intérieur, il regrette de ne pas porter son arme de service. Saber Laajili est loin d’imaginer que commence pour lui un long cauchemar. Celui qui fut le patron de la brigade antiterroriste d’El-Gorjani est appréhendé par ceux à qui il inspirait, jusqu’à il y a peu, respect, voire admiration. Une heure plus tard, le voilà déféré devant le juge d’instruction : il est soupçonné de com- plot contre la sûreté de l’État. Pas moins. Sa vie bascule. C’est ainsi que débute l’afaire no 4919 : une intrigue digne d’un film de Costa Gavras sur fond d’argent sale, d’es- pionnage et de dénonciations anonymes.

L’accusé n’est pas n’importe qui. Sa répu- tation le précède. Avec ses équipes, Saber Laajili afche un palmarès édifant : opéra- tion déjouée contre le lycée français de La Marsa, attaque anticipée à Ben Guerdane, en mars 2016, et informations sensibles recueillies en février 2016 pour préparer le raid américain contre un camp de Daesh, à Sabratha, en Libye. La réactivation des filières du renseignement ? À verser, en partie, à son crédit aux yeux de l’opinion publique. Le patron de l’antiterrorisme est même félicité par le chef du gouverne- ment, Youssef Chahed, après une saisie, en octobre 2016, de missiles sol-air à gui- dage thermique à la frontière libyenne, à Ben Guerdane. Diplômé de droit, entré au ministère de l’Intérieur en 1993, il ne sait pas qu’il est depuis sept mois l’objet d’un signalement auprès du procureur général.

L’informateur – dont le nom ne peut être dévoilé, secret de l’instruction oblige – est pourtant formel : Laajili traiterait avec des terroristes étrangers, en l’occurrence libyens. Et les liens, d’après cette source, outrepasseraient les prérogatives du fonc- tionnaire. « Mais avoir des contacts et des indicateurs est une démarche normale et courante pour ceux qui travaillent à partir du renseignement ! » plaide un proche du prévenu, encore stupéfait des chefs d’in- culpation retenus. Comment soupçonner le patron d’une brigade antiterroriste, qui a contribué au rétablissement de la stabi- lité sécuritaire après les attentats de 2015, d’entretenir des liens avec des extrémistes ?

La question devient intention

Témoignages et documents confrment que Saber Laajili était en contact avec Chafk Jarraya, lobbyiste et sulfureux business- man tunisien réputé pour sa proximité avec des milices libyennes . Quelque temps avant son arrestation, il l’avait reçu dans les locaux du minis- tère de l’Intérieur. L’homme d’affaires était accompagné d’un avocat libyen suscep- tible de devenir une source. Des témoins étaient présents quand Saber Laajili avait demandé à l’un de ses subal- ternes si l’un des terroristes libyens arrêtés en Tunisie était libérable. La question estdevenue intention. Et le « super policier », suspect. Mohamed Abbou, l’un des avo- cats de Saber Laajili, est outré. Militant des droits humains et membre de son comité de défense, il fait valoir que « cette demande ne constitue pas un crime. Laajili n’avait aucun pouvoir judiciaire pour faire libérer qui que ce soit et travaillait sous l’autorité du ministère public ! » La justice militaire, elle, en a décidé autrement lorsque l’accusé a été déféré.

Procédure bancale

Sept mois durant, pourtant, Saber Laajili n’a pas été inquiété. Pis : alors qu’il fait déjà l’objet de soupçons, il est muté à la direc- tion de la Sûreté touristique, poste sensible par excellence. Nul n’imagine qu’il puisse être impliqué dans une afaire d’atteinte à la sûreté de l’État. Après l’attentat d’El Kantaoui, en juin 2015, c’est lui qui avait été chargé de mettre en place de nouvelles normes de sécurité en coopération avec les autorités britanniques. Un paradoxe que la défense relève à peine tant les contra- dictions et zones d’ombre dans le dossier d’instruction lui-même lui semblent nom- breuses. Walid Boussarsar, l’un des avocats de Laajili, afrme que « le dossier est vide ». Il remarque des erreurs sur les dates : l’in- formateur ferait référence à une rencontre en février 2016, alors qu’en réalité elle aurait eu lieu en octobre, au moment où l’intéressé n’était pas encore en poste. La défense accuse la source du ministère de la Justice d’être coutumière des dénoncia- tions calomnieuses.

Walid Boussarsar évoque aussi des articles de presse ou des interventions sur les réseaux sociaux versés comme preuves au dossier sans qu’aucun recoupement ne les ait validés. Des documents qui disculpent Saber Laajili seraient, eux, traités avec légèreté. Ils prouveraient pourtant que l’homme agissait dans le strict cadre de son travail, recevant Chafik Jarraya sur ordre de son supérieur Imed Achour, ex-directeur général des Services spéciaux, égale- ment arrêté, et avec l’approbation explicite du ministre de l’Intérieur de l’époque, Najem Gharsalli, qui est lui sous le coup d’un mandat d’amener. Pour la défense, c’est le signe que les rencontres se voulaient bien professionnelles et qu’elles permettaient à Laajili de soutirer de précieuses informations et des contacts à Chafk Jarraya, notamment sur la Libye.

À en croire Walid Boussarsar, les incohé- rences de procédure seraient aussi légion : « L’informateur, qui a préféré s’adresser au sommet de l’exécutif au lieu de se tourner vers sa hiérarchie ou vers les services de l’inspection, a été orienté vers le procu- reur général, auquel ont recours surtout les avocats, plutôt que vers le procureur de la République. » Aujourd’hui, la pro- cédure piétine : « Les premiers délais légaux de rétention ont été dépassés le 26 novembre 2017. Plutôt que de le libérer, on a imputé à mon client une autre afaire.

Mais sur les 6 000 pages de ce nouveau dossier, son nom n’est pas cité une seule fois ! Il a même été relaxé. » Laajili est pourtant toujours détenu. Le comité de défense, jugeant que cette incarcération n’est conforme ni au droit international ni à la Constitution tunisienne, a porté plainte en décembre 2017 contre le gou- vernement auprès du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, à Genève. Une démarche que justife aussi le suivi médical approximatif dont bénéfcie Saber Laajili, opéré d’un cancer au cours de sa détention.

Mauvais signal

« Ce scénario aurait pu s’être produit sous Ben Ali, tempête Mohamed Abbou. On trouve une micro-histoire et on en fait toute une affaire. C’est du jamais vu ! » L’avocat s’alarme de l’état psychique d’Imed Achour, l’ancien directeur général des Services spéciaux : « La loi nous empêche de parler des détails de l’affaire, mais on ne peut taire les dépassements quand il touche à des vies humaines. » « Jamais un grand sécuritaire n’a été arrêté en Tunisie ni pour corruption ni pour torture, notent des membres du comité de défense. Là, on les implique carrément dans des affaires de sûreté de l’État ! » La crainte ? Que cette affaire donne un coup d’arrêt à la lutte antiterroriste. « Les hommes de la Sûreté ont vu leurs chefs arrêtés pour avoir simplement fait leur travail. De peur de subir les mêmes accusations, ils ont cessé de travailler. Un climat de suspicion règne au sein des services de la Sûreté de l’État, avec tous les dangers que cela entraîne », sou- ligne l’historien et opinioniste Abdelaziz Belkhodja. « Le message aux sécuritaires est clair. Si tu fais ton travail, tu risques la prison. D’où prend-on les informations si ce n’est auprès des indicateurs ? » se désolent des cadres du ministère de l’In- térieur, qui notent que seul le Syndicat des fonctionnaires de la direction générale des unités d’intervention (SFDGUI) a exprimé sa solidarité à Laajili. Les ONG de défense des droits de l’homme se montrent, elles, timorées. Sollicité par la famille, Human Rights Watch n’a pas donné suite, comme s’il était gênant de défendre les droits d’un ancien chef de la police.

Depuis la chute du régime de Ben Ali, le système sécuritaire est au centre de nombreuses polémiques et remises en question, notamment par la société civile. Il a également été visé par des tentatives de noyautage par des partis politiques. Mais, par le passé, les dossiers restaient tuniso-tunisiens. Le cas Saber Laajili amène des conclusions infniment plus graves. D’abord, il signe l’aveu de défaillance des autorités tunisiennes. Comment expliquer sinon qu’elles aient pu nommer, puis promouvoir, à des postes de haute responsabilité de potentiels complices de terroristes ? La question reste à ce jour sans réponse. L’affaire no 4919 semble aussi mal ficelée. En évoquant une collusion avec une armée étrangère, l’État semble reconnaître les milices libyennes comme une armée légitime. Or ce n’est pas la position de la diplomatie tunisienne. Erreur de terminologie ? Cafouillage à mettre sur le compte de la précipitation des instructeurs ? Dans tous les cas, la dimension politique de l’affaire est indéniable. « Qui est derrière tout cela ? » s’interroge un proche de Laajili. Mystère...

CIRCULEZ, IL N’Y A RIEN À VOIR

Silence radio du gouvernement un an après le coup de flet anticorruption qu’il a lancé en mai 2017. « 95 % des affaires sont en cours, donc sous le sceau du secret de l’instruction », avance le ministère de la Justice pour justifier l’absence de bilan. Malgré les discours et les effets d’annonce, aucune affaire spectaculaire n’a réellement été dévoilée. Et les Tunisiens ne croient plus aujourd’hui à la fiabilité d’une quelconque « opération mains propres. »

À l’époque, une crise économique sévère frappe la Tunisie, et les revendications sociales frisent l’appel à la désobéissance civile, notamment à El Kamour, dans le Sud. Le terreau est explosif quand Youssef Chahed déclare la guerre aux corrompus. Le patron de la Kasbah opère une prise de choix avec l’arrestation de l’homme d’afaires et lobbyiste Chafk Jarraya, qui, fort de ses relations, entre autres politiques, avec Nidaa Tounes, nargue régulièrement
le pouvoir. Efet immédiat dans l’opinion publique : le patron de la Kasbah s’ofre un bol d’oxygène, et sa popularité repart à la hausse. Dans les faits, les dossiers – qui existent depuis des années – pour lesquels Chafk Jarraya fait l’objet de poursuites sont nombreux. Mais la mémoire collective n’en retient qu’un : celui d’atteinte à la sûreté de l’État, qui a conduit à son arrestation en mai 2017. Cette afaire n’a pourtant rien à voir avec la bataille « anticorruption » menée par Youssef Chahed. Dans la foulée de l’interpellation de Chafk Jarraya, qui n’exerce plus son inffuence, une dizaine de figures du commerce parallèle sont arrêtées pour des délits douaniers mineurs.




mercredi 11 avril 2018

Mehdi Jomâa « La politique, c’est les résultats, pas les discours »

Extrêmement sévère avec les gouvernants actuels, l’ancien Premier ministre veut incarner une troisième voie, ni de droite ni de gauche, mais fondée sur une vision stratégique claire.


Mehdi Jomâa
Mehdi Jomâa, mars 2018

Les Tunisiens ont plutôt un bon souvenir de Mehdi Jomâa : en un an seulement, entre janvier 2014
et janvier 2015, il a su organiser des élections législatives et présidentielle exemplaires, alors que le pays était au bord de l’implosion. Il a laissé l’image d’un Premier ministre pondéré, dynamique, avec des idées claires, qui n’a jamais cédé aux querelles politiques ni aux foucades du président de l’époque, Moncef Marzouki, ce qui n’était pas gagné d’avance. À la fin de sa mission, même s’il fut un temps question d’une candidature à la présidentielle dans les salons tunisois, il est devenu, à 52 ans, le plus jeune retraité de la vie politique tunisienne. Cet ingénieur de formation, qui a fait l’essentiel de sa carrière dans une filiale du groupe Total, se serait bien vu retrouver le secteur privé. Les circonstances – l’aggravation de la situation économique, l’absence, selon lui, des réformes qu’il juge indispensables pour éviter un naufrage annoncé, le discrédit des politiques et les appels du pied de ceux qui ont apprécié son passage à la tête du gouvernement – en ont décidé autrement. Il lance ainsi, au début de 2016, son think tank, Tunisie Alternatives. Qui se muera ensuite en un véritable parti politique. Par tempérament comme du fait d’un inévitable apprentissage des us et coutumes politiciens et médiatiques, il se fait d’abord très discret, plus soucieux de réunir et de convaincre ceux avec qui il entend mener cette nouvelle aventure que de courir les plateaux télé ou les salles de rédaction. Idem au sujet des attaques et des insinuations pernicieuses dont il a fait l’objet quand ses adversaires ont compris qu’il rejoignait le marigot politique : jamais il n’y a répondu. Une prudence de Sioux qui a désorienté ses partisans, ses soutiens comme certains membres de son entourage, qui le pressaient de franchir le Rubicon. C’est désormais chose faite, et personne n’en doute plus, même s’il prend grand soin de botter en touche lorsqu’on lui demande s’il sera sur la ligne de départ lors de la présidentielle de 2019. Sa stratégie est claire : incarner une troisième voie, ni de droite ni de gauche, une personnalité neuve susceptible de séduire des électeurs déçus par la classe politique et les partis traditionnels. Voilà qui rappelle furieusement l’ascension d’un certain Emmanuel Macron.

Cinq axes principaux

À 55 ans, le natif de Mahdia a beaucoup d’atouts dans sa manche. Il bénéficie d’une certaine virginité dans la sphère politique tout en pouvant se prévaloir d’une expérience certaine de la chose publique et de la gestion des affaires de l’État. Sa connaissance du monde de l’entreprise, sa maîtrise de l’économie – le vrai problème de la Tunisie – et son bilan au sein puis à la tête du gouvernement plaident pour lui. Comme le fait qu’il est, pour l’instant, le seul à avoir fait part de sa vision pour la Tunisie, articulée autour de cinq axes principaux : cohésion nationale et sociale, gouvernance (fondée sur le mérite et la compétence), économie adaptée à son environnement, nouvelles technologies et place du pays à l’international (centre d’excellence, pays de neutralité positive et de liberté). Parmi ses handicaps, sa relative naïveté face à des concurrents plus madrés, sa méconnaissance des entourloupes de la politique politicienne et, surtout, le fait qu’il ne soit pas prêt à tout (ou presque) pour parvenir à Carthage. Autre écueil de taille, la limitation de ses moyens financiers – le nerf de la guerre dans toute bataille électorale.

Si son positionnement ressemble beaucoup à celui de Macron un an avant son élection, ce dernier a tout de même bénéficié d’un concours de circonstances inouï (renoncement de François Hollande, défaite d’Alain Juppé lors de la primaire de la droite et du centre, affaire Fillon, qualification de Marine Le Pen pour le second tour) et de la décrépitude du Parti socialiste. Le paysage tunisien est différent, Nidaa Tounes et Ennahdha dominent toujours largement la scène. Pour mieux cerner Mehdi Jomâa et comprendre son ambition, nous l’avons rencontré, le 5 mars, en fin de journée. Il a répondu à nos questions, sans en avoir exigé le contenu au préalable, en toute décontraction.

Blog : Les élections municipales, après moult reports, se tiendront finalement le 6 mai. Quels en sont les enjeux ?

Mehdi Jomâa : C’est enfin l’occasion de renouer la confiance avec les citoyens. Il est primordial aujourd’hui de faire émerger une nouvelle classe politique et un nouveau leadership. Ces municipales concernent tout de même 7 500 élus. Ensuite, les villes et les villages traversent d’importantes difficultés depuis la révolution. Il est grand temps de tourner cette page, de traiter leurs demandes et les services de proximité que l’État doit leur rendre. Ce qui m’inquiète, en revanche, c’est qu’un transfert des responsabilités vers les localités a aujourd’hui été mis en place. Or rien n’a été fait pour l’assumer. L’affectation des ressources nécessaires, qu’elles soient humaines ou financières, est inexistante. Pas une ligne dans le budget 2018 !

Comment réagissez-vous à l’invalidation d’un certain nombre de listes par l’Instance supérieure indépendante pour les élections ?

Cela ne concerne qu’un peu plus d’une centaine d’entre elles et fait partie du processus normal. L’abondance des candidats et des listes est une bonne nouvelle.

Manifestations populaires en janvier, inscription de la Tunisie sur la liste noire de l’Union européenne, loi de finances 2018 particulièrement décriée... La situation économique semble particulièrement délicate.

L’avènement d’une majorité démocratiquement élue en 2014 devait nous permettre de mener à bien les réformes indispensables à une véritable transition économique. Depuis, plusieurs gouvernements se sont succédé. Résultat : rien. Pas de vision, pas de programme, pas de réforme. Évidemment, la situation globale n’a pu qu’empirer. Le seul point positif, c’est l’amélioration de la sécurité et la lutte contre le terrorisme.

Que faut-il faire selon vous ?

Ce que nous avions préconisé avant de partir : revoir de fond en comble la fiscalité, l’administration, le système de subventions, les caisses de retraite, etc. Il faut de l’audace, de la clarté, partager cette vision avec la population, donc de la pédagogie, et une équipe commando chargée de mener ces réformes qui soit compétente, cohérente et ne perde pas de temps à jouer les équilibristes politiques...

Vous êtes particulièrement sévère avec les dirigeants actuels...

Je ne fais que juger les actes posés, ceux qui ne l’ont pas été et la situation générale du pays. La politique, c’est les résultats, pas les discours. Après les élections, l’alliance entre Nidaa Tounes et Ennahdha nous a justement été vendue comme celle d’une large majorité susceptible de pouvoir accomplir les réformes nécessaires, élargie par la suite avec les accords de Carthage. Elle avait les moyens politiques des ambitions de la Tunisie. Finalement, ces ambitions ont été enterrées.

La question de l’islam politique a longtemps divisé les Tunisiens, notamment en 2013. Au point de contraindre Ennahdha à proclamer son aggiornamento officiel. Quelle est votre position sur ce sujet ?

La question est réglé par la Constitution : il n’y a aucune place pour l’islam politique en Tunisie. Nous sommes unis par notre histoire et notre culture. Les seules discussions qui nous intéressent dans le cadre d’un État civil et séculier, c’est comment nous développer, créer de la prospérité, garantir la liberté et la sécurité, nous responsabiliser.

Constitution : il n’y a aucune place pour l’islam politique en Tunisie. Nous sommes unis par notre histoire et notre culture. Les seules discussions qui nous intéressent dans le cadre d’un État civil et séculier, c’est comment nous développer, créer de la prospérité, garantir la liberté et la sécurité, nous responsabiliser.

Votre parti se nomme Tunisie Alternatives (Al-Badil Ettounsi). Concrètement, que proposez-vous de nouveau alors que les Tunisiens font preuve d’une défiance accrue vis-à-vis de leur classe politique et qu’il existe déjà pléthore de partis ?

Je comprends le désarroi des Tunisiens pour les raisons évoquées précédemment, notamment l’absence criante de résultats, malgré les promesses. Or, moi, je ne suis pas issu de cette classe politique. Ce qui m’intéresse, c’est de réunir des personnes compétentes qui veulent s’engager pour
le pays et placent les intérêts de celui-ci au-dessus de tout, des intérêts personnels comme corporatistes. Pour faire de la politique autrement sans être enfermé dans des idéologies qui appartiennent au passé.

Vous êtes issu du secteur privé. Est-ce, selon vous, un avantage ou un handicap ? Compte tenu de la situation, c’est un avantage. 

Dans le monde de l’entreprise, on cherche tous les jours à se développer, à progresser, tout en rationalisant nos moyens. Ce qui prime, c’est la culture du résultat, la vision stratégique, la transpa- rence et l’efficacité. Nos dirigeants actuels sont tournés vers le passé. Le monde de l’entreprise regarde, lui, en permanence vers l’avenir. Cela ne prépare pas forcément à gérer un État, une nation...

Il se trouve que cet apprentissage, j’ai eu la chance de le faire lorsque j’étais ministre puis Premier ministre. Une expérience très riche. Un peu comme Emmanuel Macron en France [rires]...

De quelles références politiques, en Tunisie ou ailleurs, vous réclamez-vous ?

Je ne me réclame de personne. Je ne suis pas un idéologue, vous l’aurez compris, mais un pragmatique. Je ne suis ni de gauche ni de droite. Je suis pour la libération de l’initiative personnelle, mais aussi pour un État solidaire. Je crois aux valeurs du travail et de l’excellence, car je suis moi-même le fruit de l’ascenseur social, comme je crois aussi à celle de la solidarité. Je m’adresse aux deux Tunisie : celle qui a encore de l’ambition, mais aussi celle qui a cessé de rêver.

Parmi les nombreux débats de société qui ont agité le pays, lesquels vous semblent prioritaires ?

Je pense que la priorité des priorités, c’est notre situation économique et sociale. Nous devons rétablir une dynamique et donc renouer avec l’espoir. C’est ce qui nous donnera les moyens de défendre toutes les autres causes.

Quel principal enseignement avez-vous tiré de votre passage à la tête du gouvernement, entre janvier 2014 et février 2015 ?

D’abord la satisfaction immense de servir mon pays, d’être utile. J’ai également compris que la politique est le pire des métiers, mais qu’il doit être exercé par les hommes et femmes les meilleurs. Enfin, que la Tunisie regorge de compétences qui sont aujourd’hui gâchées. Nous avons tout ce qu’il faut pour devenir une terre de modernité, de créativité, de prospérité et de liberté.

Comment voyez-vous les élections législatives et présidentielle de 2019 ?

Nous avons commis l’erreur majeure de penser que la démocratie se limitait aux élections. Depuis la révolution, l’intégralité de la vie politique de notre pays est rythmée par les scrutins. En pensant que, pour être élu, il suffisait de multiplier les promesses qui ne seront jamais tenues ou de dénigrer l’adversaire. J’espère donc que ces élections seront l’occasion, enfin, de voir les candidats présenter de vrais programmes, bâtis autour d’un projet sincère qui permette d’explorer le potentiel qui est le nôtre.

Vous avez déclaré à plusieurs reprises « mener un combat pour votre pays ». Vous êtes de plus en plus visible et audible, tenez des meetings, avez créé votre parti : on imagine mal que vous ayez fait tout cela sans penser à la présidentielle de 2019. Pourquoi ne pas vous déclarer ?

Je ne vais tout de même pas me comporter comme ceux que je critique ! Pour l’instant, je m’attelle à rassembler les hommes et les femmes qui, à mon sens, sont les plus à même de sortir le pays du marasme dans lequel il se trouve. Mais je ne me présenterai pas si je n’ai pas un vrai programme, ambitieux, précis et pertinent.

Vous l’avez présenté, notamment lors de votre meeting de Sfax...

Ce n’est pas un programme, c’est une vision. C’est important, car c’est ce qui a manqué à nos dirigeants ces dernières années. Mais il faut la détailler, la nourrir avec les différents acteurs et avec les régions, vérifier que les politiques publiques que nous proposerons sont applicables et tiennent bien compte des réalités du terrain. Nous y travaillons.

mardi 13 mars 2018

Les Tunisiennes veulent leur part d’héritage

Egalité!», «Egalité!» Le slogan était partout, samedi 10 mars, dans le quartier du Bardo, à Tunis, la capitale. « Egalité ! » dans les mots hurlés. « Egalité ! » sur les pancartes brandies. « Egalité ! » dans les esprits et les cœurs d’une foule de Tunisiens – environ 2 000 personnes – marchant pour que cesse la discrimination frappant les femmes en matière d’héritage. « C’est un événement historique », se réjouit Emna Ben Miled, psychologue et anthropologue, à l’initiative de ce rassemblement.

La Tunisie des droits des femmes a connu des manifestations plus massives que celle-là – notamment lorsque les islamistes d’Ennahda étaient au pouvoir (fin 2011-début 2014) –, mais c’était bien la première fois qu’une manifestation était spécifiquement organisée contre l’inégalité successorale, sujet éminemment sensible car inscrit dans d’immémoriales traditions. Selon la loi tunisienne, issue en l’occurrence des préceptes du Coran, la femme n’hérite que de la moitié de la part de l’homme du même degré de parenté.

Le débat autour de l’inégalité successorale promet de s’installer avec force ces prochains mois sur la scène publique en Tunisie. L’initiative en revient au président de la République, Béji Caïd Essebsi, qui avait annoncé, le 13 août 2017, son souhait d’aboutir en Tunisie à « l’égalité [entre hommes et femmes] dans tous les domaines ». « Et toute la question réside dans l’ héritage », avait-il alors ajouté.

A cette fin, il a mis sur pied une « commission de l’égalité et des libertés individuelles », chargée de réfléchir à une réforme de l’arsenal législatif afin d’en éliminer les dispositions attentatoires aux libertés individuelles ou sources de discrimination. « Il s’agira d’un projet civilisationnel », explique la présidente de ladite commission, Bochra Belhaj Hmida, avocate féministe et députée affilée à Nidaa Tounès, le parti du président Essebsi.

Le rapport de la commission devait être rendu en février, mais la perspective d’élections municipales en mai a reporté l’échéance, vraisemblablement en juin. Si la question de l’héritage est le chantier emblématique de cette commission, celle-ci examinera aussi toute la gamme d’inégalités de genre. La question de la dépénalisation de l’homosexualité sera également abordée.

Tous ces sujets demeurent très sensibles en Tunisie, où la frange progressiste de la population doit toujours compter sur un environnement majoritairement conservateur. Les esprits, toutefois, évoluent, à en croire les militants les plus impliqués sur ces combats sociétaux. « La population tunisienne est davantage prête que ne l’admettent les hommes politiques », assure Wahid Ferchichi, professeur de droit et président de l’Association tunisienne de défenses des libertés individuelles.

Le simple fait que la question de l’égalité dans l’héritage, taboue jusqu’il y a quelques années, soit désormais débattue dans la sphère publique est « une victoire pour les féministes en Tunisie », se réjouit Monia Ben Jemia, président de l’Association tunisienne des femmes démocrates.

Une réforme « révolutionnaire »

La coalition gouvernementale, forgée en 2015 autour des partis Nidaa Tounes (« moderniste ») et Ennahda (« islamiste ») – le premier étant en position dominante – et qui a contribué à dépassionner les grandes querelles idéologiques de l’après-révolution de 2011, crée sûrement un contexte politique favorable à une avancée. Désireux de polir leur image, notamment sur la scène internationale, les dirigeants d’Ennahda affichent une ouverture d’esprit nouvelle, même si une partie du camp « moderniste » continue de douter de la sincérité de leur évolution. « Si une réforme doit passer, c’est maintenant ou jamais, affirme Mme Ben Jemia. L’actuel rapport des forces politiques permet une entente entre les deux formations. » Mais qu’en serait-il en cas de réalignement de la scène politico-électorale ?

Aussi Mme Belhaj Hmida est-elle résolue à ne pas laisser passer l’occasion. Elle annonce une réforme « révolutionnaire », « aussi importante que le code du statut personnel ». Ce code, imposé en 1956 au lendemain de l’indépendance par Habib Bourguiba, le « père de la nation », a placé la Tunisie à l’avant-garde du monde arabo- musulman en matière de droits des femmes. Cet arsenal législatif a aboli la polygamie, institué le divorce judiciaire – se substituant à la répudiation –, fixé un âge minimum pour le mariage – 15 ans pour les femmes, devenu plus tard 18 ans – et exigé le consentement des deux époux lors de l’union. Socle de ce qu’on a appelé le « féminisme d’Etat », le code du statut personnel demeure toutefois « ambivalent », souligne Sana Ben Achour, professeure de droit et figure du féminisme tunisien. Car il dispose toujours que le père est le « chef de famille », demeure hermétique à l’idée de viol conjugal et ne touche pas à l’inégalité successorale.

L’évolution sociétale de la Tunisie, où les femmes représentent désormais plus du quart de la population active et contribuent ainsi à la formation du patrimoine familial, rend impératif, aux yeux des féministes tunisiennes, un ajustement de la loi aux nouvelles réalités. Une partie de la société a d’ailleurs elle- même commencé à prendre les devants sans attendre une réécriture de la loi. De nombreuses familles instituent déjà l’égalité entre frères et sœurs à travers des donations octroyées du vivant des parents, surtout depuis qu’elles font l’objet d’exonérations fiscales.

La Tunisie est-elle à la veille d’un nouveau grand chambardement ? La publication, en juin, des conclusions du rapport de la commission de Mme Belhaj Hmida promet assurément d’être une étape décisive. Un « code des libertés individuelles » en émergera, ainsi qu’une série de projets de loi dépoussiérant le corpus législatif existant. Mais, avec une Constitution de 2014 qui proclame tout à la fois que l’Etat garantit « la liberté de conscience » et « protège le sacré », la Tunisie demeure dans une certaine schizophrénie.

Afin de ménager les sensibilités, la commission de Mme Belhaj Hmida pourrait ainsi proposer une égalité de principe assortie d’options, une manière d’accommoder les familles qui souhaiteraient perpétuer les traditions. Mais, sur la question de l’héritage, Mme Belhaj Hmida, est formelle : « Même s’il y a des options, on restera dans l’égalité. »

vendredi 2 mars 2018

La fausse retraite de l’homme du Bardo

Bien qu’il ait quitté la direction d’Ettakatol, Mustapha ben Jaafar, l’ancien président de l’Assemblée nationale constituante, n’entend pas sortir de l’arène politique.



Mustapha Ben Jaafar


Trois ans après avoir cédé les manettes du pouvoir législatif à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), élue à la ancien président de l’Assemblée nationale constituante (ANC), qui a écrit la Constitution de la deuxième république, a abandonné la direction de son parti le Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL, Ettakatol) le 11 septembre 2017, lors du troisième congrès de cette formation. Est-ce à dire que ce dinosaure de la vie politique quitte

En transmettant le témoin à Khalil Ezzaouia, médecin comme lui, le fondateur d’Ettakatol clôt plus probablement un chapitre pour en ouvrir un autre. D’autant qu’à 78 ans il est un peu plus âgé que l’un des deux caciques du pouvoir actuel – Rached Ghannouchi (77 ans), président du mouvement Ennahdha – et beaucoup plus jeune que l’autre, le président Béji Caïd Essebsi (91 ans).

Mustapha ben Jaafar tombe très jeune dans la mare politique. Comme bon nombre de Tunisiens tous jeunes au moment de l’indépendance de la Tunisie en 1956, il rejoint les rangs du Néo-Destour. Étudiant en France, il passe également par la case de l’Union générale des étudiants de Tunisie (UGTE).

En 1969, après le limogeage du ministre Ahmed ben Salah, tenu par Bourguiba pour responsable de l’échec de l’expérience de la collectivisation et de l’échec en 1970 du congrès de Monastir du parti au pouvoir (rebaptisé Parti socialiste destourien), le jeune médecin rejoint, une fois rentré au pays, les dissidents libéraux du parti au pouvoir, mené par l’ancien ministre Ahmed Mestiri.

Avec ce groupe, Mustapha ben Jaafar participe successivement au lancement de l’hebdomadaire Errai (l’Opinion), à la création du Conseil des Libertés, devenu par la suite la Ligue tunisienne des droits de l’homme (dont il est le vice-président de 1986 à 1994), et, en particulier, à celle du Mouvement des démocrates socialistes (MDS), principale formation de l’opposition dans les années 1980.

Au début des années 1990, le parcours de Mustapha ben Jaafar prend un autre virage. Exclu en 1992 du MDS avec d’autres membres du bureau politique, après que Mohamed Moada en prend les commandes à la place du fondateur, Ahmed Mestiri, Ben Jaafar créé Ettakatol en 1994.

Le combat de cet homme pour la démocratie, les droits de l’homme et la justice économique et sociale connaît une forme d’aboutissement après le 14 janvier 2011. Arrivé quatrième aux élections du 23 octobre 2011, son parti se retrouve à l’ANC et au sein de la coalition gouvernementale. Donc au pouvoir. Pour trois ans.

Mais après l’échec de son parti aux législatives et le sien à la présidentielle de novembre et décembre 2014, Ettakatol se retrouve de nouveau dans l’opposition. Mustapha ben Jaafar paie-t-il aujourd’hui la traitrise d'avoir signé avec les islamistes d'Ennahda ?

Bien sûr, lui et la nouvelle direction du parti, élue le 11 septembre 2017, ne laissent rien transparaître. Mais leur séparation, bien que consommée de manière civilisée, semble un tant soit peu forcée.
Elle a eu lieu de la meilleure manière possible, assure le tout nouveau président du FDLT, Khelil Ez- zaouia. Selon lui, il n’y a guère eu besoin de pousser le fondateur et secrétaire général du parti – pendant vingt-trois ans –vers la sortie, puisqu’il avait déjà annoncé son départ.

D’ailleurs, Khelil Ezzaaouia dresse un bilan globalement positif de l’action de son prédécesseur et du parti. Il rappelle ainsi que le FDTL a beaucoup souffert sous le régime Ben Ali. De 1994 à 2002 (obtention de l’agrément), les dirigeants de ce parti ont vécu dans la clandestinité. « Nous n’avions pas nos passeports. Nous nous réunissions clandestinement et, à chaque fois que sortions un communiqué, nous faisions l’objet de poursuites judiciaires », se souvient le nouveau président.

Malgré l’obtention de l’agrément en 2002, Ettakatol demeure un parti « légal mais non reconnu. On a eu du mal à avoir l’autorisation d’éditer un journal ». Les choses ont changé radicalement après le 14 janvier 2011. « Le parti a joué un rôle important dans la phase d’élaboration de la Constitution. Mustapha ben Jaafar également, en qualité de président de l’ANC. Nous avons œuvré pour la stabilité », insiste Khelil Ezzaouia.

Le nouveau président estime que toute action humaine « a des aspects positifs » et d’autres qui le sont moins. Il ne fait pas porter les erreurs commises à son prédécesseur seul, mais à tout le parti. Il en voit au moins deux.

« Lorsque nous sommes entrés au gouvernement nous avons délaissé le parti. » Mais ce rôle va coûter très cher à cette formation et à son chef.

L’alliance au lendemain des élections du 23 octobre 2011, avec le mouvement islamiste Ennahdha – et le Congrès Pour la République (CPR), de l’ancien président Moncef Marzouki – pour former la Troïka, qui va gouverner la Tunisie entre 2012 et 2014, provoque une véritable rébellion au sein d’Ettakatol. Qui tourne rapidement à une hémorragie de démissions. Critiques. Critiqué de toutes parts, l’ex-secrétaire d’Ettakatol connaît les assassinats, respectivement le 6 février et le 25 juillet 2013, de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, tous deux membres de la direction du Front populaire, coalition de partis de gauche.

Désarçonné par cette affaire, le chef du gouvernement de la Troïka, Hamadi Jebali, annonce le 13 février 2013, sa décision de démissionner, après que son parti, Ennahdha, refuse sa proposition de remplacer le gouvernement en place par un autre formé de technocrates, dans l’espoir de calmer la situation dans le pays. Plusieurs de ses compagnons poussent Mustapha ben Jaafar, à emboîter le pas à l’hôte de La Kasbah et à quitter la coalition.

« Je suis convaincu que s’il l’avait fait, on aurait pu pousser le parti islamiste à accepter la décision de Hamadi Jebali », juge un ex-membre du gouvernement de la Troïka, également dirigeant quitter quelques mois plus tard. Le président de l’ANC refuse dans un premier temps de quitter le bateau de la Troïka. Il se ravise cinq mois plus tard.

Voyant que la crise provoquée par l’assassinat de Chokri Belaïd risque de provoquer une guerre civile, le secrétaire général d’Ettakol- contribue un tant soit peu à l’acceptation par Ennahdha de quitter le gouvernement et de permettre ainsi de sortir le pays de l’impasse. Usant de ses prérogatives de président de l’A NC, il décide d’en suspendre les travaux et, de ce fait, la rédaction de la nouvelle Constitution. Ce qui amène le parti islamiste à composition, entraîne la démission du gouvernement Ali Laarayedh et l’arrivée aux affaires de celui des technocrates, formé par Mehdi Jomaa qui avait été coopté par le dialogue national.

« Quand le pays s’est trouvé en crise, une seule personne s’est levée pour déclarer à la télévision pour déclarer : “Je n’accepte pas que les Tunisiens soient séparées par des fils barbelés au Bardo”. Les gens ne doivent pas oublier cela, car c’est ce geste qui a permis le véritable démarrage du dialogue national », défend le successeur de Ben Jaafar à la tête d’Ettakatol.

Toutefois, ce geste qui a rendu ce dénouement heureux possible n’aurait peut-être pas été possible sans les pressions internes et externes exercées sur l’homme du Bardo. Et sans les nombreuses démissions dont son parti a pâti.

De toutes les défections, une en particulier a dû affecter particulièrement Mustapha ben Jaafar. C’est celle de Mohamed Bennour, son compagnon depuis l’époque du Mouvement des démocrates socialistes (MDS).

Très étroits pendant les années de galère, les rapports entre les deux hommes se dégradent lorsque leur parti arrive au pouvoir. Malgré cela, Mohamed Bennour hésitera longtemps à « tuer », non pas le père, mais l’ami de quarante ans.

Certes, en décembre 2014, il abandonne ses fonctions de porte- parole parce qu’il ne peut « plus défendre une position et une ligne qui sont en contradiction avec mes convictions. C’est pourquoi, je renonce à mes fonctions de porte-parole , révèle Mohamed Bennour. Changements. En particulier, il trouve « inacceptable de voir Nida Tounès sans tirer enseignement des changements profonds inter- venus en Tunisie » au lendemain des élections de 2014.

Il considère que leur parti « qui était toujours pour le dialogue ne peut pas s’inscrire dans une rupture avec Nidaa ».

En 2015, alors qu’un énième groupe claque la porte du parti, le porte-parole minimise un l’incident et sa portée. Tout en déplorant « une grande perte », il déclare que « ces démissions étaient attendues en considération de la phase de refondation et de restructuration que traverse actuellement le parti » et exhorte cadres et militants « à resserrer les rangs ». Pourtant, à ce moment-là, M. Bennour n’était plus porte-parole.

La rupture entre les compagnons de route survient quelques mois plus tard en 2016, Mohamed Bennour démissionne d’Ettakatol en reprochant à son chef de ne pas avoir tiré les leçons de la défaite « cuisante aux élections législatives et présidentielle de 2014 » et réforme le parti en conséquence.

L’ancien porte-parole enfonce le clou en soutenant : « Avec sa direction affaiblie et dans son état actuel, le parti est incapable de demeurer au diapason de son époque. » Un appel clair à un chan- gement à la tête d’Ettakatol. Même s’il a fini par accepter de céder le fauteuil de secrétaire général d’Ettakatol, Mustapha ben Jaafar demeure convaincu d’avoir pris les bonnes décisions lorsqu’il était au pouvoir.

À ce jour, il soutient mordicus que « la concorde était la voie la plus sûre pour surmonter les crises vécues par notre pays » et qu’elle « a servi de base au dialogue national qui a permis de sortir la .

Dans son discours d’adieu, en couverture du troisième congrès du parti, il clame haut et fort qu’Ettakatol, donc lui-même, y a joué un rôle primordial dès le début et en particulier depuis le 6 août 2013, quand le président de l’ANC a pris l’initiative de suspendre les travaux de l’Assemblée nationale constituante.

« En cet instant, se remémore-t- il, j’ai choisi d’être le représentant de tous les Tunisiens et non pas le secrétaire général de mon parti. Et c’est là une réponse à tous ceux qui m’ont accusé de dépendance ou de servir un agenda partisan étriqué. J’ai choisi la Tunisie comme unique parti depuis mon entrée sur la scène militante et politique », se défend-il. « Mustapha ben Jaafar a joué un rôle central comme président de l’ANC. Nous avons œuvré pour la stabilité du pays » Khelil Ezzaouia.

Néanmoins, même s’il en impute la responsabilité au parti dans son ensemble et non à son seul secrétaire général, M. Ezzaouia estime que des erreurs ont été commises. La première est d’avoir négligé le parti après l’entrée au gouvernement. La deuxième est de ne pas avoir été assez exigeants avec Ennahdha, leur partenaire dominant au sein de la Troïka.

En quittant la direction de son parti, Mustapha ben Jaafar met-il aussi un terme à sa carrière et à son moins sûr, tant ce médecin et la politique forment un couple inséparable. Conseiller. « M. Mustapha ben Jaafar est toujours membre du parti. Il n’y assume plus de responsabilités, mais il jouit toujours du respect de tous ses militants », observe le nouveau président d’Ettakatol. Son rôle sera celui de « quelqu’un d’expérimenté qui peut conseiller. Nous pouvons avoir besoin de lui dans certaines situations. La Tunisie elle-même peut avoir besoin de lui ».

Cela tombe bien puisque l’ancien secrétaire général ne semble avoir l’intention de prendre sa retraite politique. Dans son adresse au troisième congrès, il a annoncé que « le combat pour les libertés et la démocratie est un travail quotidien et inlassable, dont l’intensité ne doit pas baisser.

« Aussi, avons-nous pris l’engagement de continuer à militer pour mettre la transition démocratique sur la bonne voie, pour crédibiliser le dispositif électoral dans notre pays, et y enraciner les libertés publiques et individuelles et la démocratie, avec tous ceux qui croient en ces valeurs (...) »

Le nouveau Mustapha ben Jaafar est déjà arrivé.

lundi 26 février 2018

Sonia Krimi Un destin franco-tunisien

Sonia Krimi
Sonia au parlement dans l'hémicycle


La voix qui d’ordinaire bute sur son bégaiement n’a pas tremblé. « Tous les étrangers de France ne sont pas des terroristes, lance-t-elle. Tous les étrangers de France ne sont pas d’indélicats fraudeurs aux aides sociales. » Ce mardi 19 décembre 2017, à l’Assemblée nationale, Sonia Krimi, députée La République en marche (LRM) de la 4e circonscription de la Manche, pose, fiches en mains, sa première question au gouvernement. Une intervention adressée au ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, à propos du projet de loi asile-immigration, deux mois avant sa présentation en conseil des ministres, le 21 février.

«Les centres de rétention sont devenus des centres de détention et sont indignes de notre République », poursuit la députée, le ton haut, sous les applaudissements de La France insoumise et les hésitations de ses camarades de banc. Ces deux minutes en solo lui vaudront d’être qualifiée de « première frondeuse de la majorité», la première tête à dépasser dans un collectif d’anonymes peinant à se départir de son image de « godillot ». Dans sa réponse, Gérard Collomb fait fi de la sévérité de la question, préférant saluer son «très beau parcours ». « J’aimerais que beaucoup de jeunes, demain, aient le même», poursuit le ministre dans l’Hémicycle.

Il y a mille manières d’entrer dans l’histoire de cette élue pétillante et volubile, née à Tunis en 1982, française depuis 2012, députée depuis huit mois. Pour son ami le philosophe Pascal Bruckner, elle serait « l’anti-Bourdieu », l’incarnation d’une génération qui a échappé à la reproduction sociale. «Je l’accepte avec plaisir », confie la trentenaire, en chemisier blanc et tailleur sombre. Son itinéraire est celui d’une enfant de la méritocratie, de part et d’autre de la Méditerranée. L’aînée de cinq filles élevées par un père ouvrier chez Peugeot à Tunis et une mère au foyer. Une passionnée de livres, «tombée amoureuse de la langue française en lisant Voyage au bout de la nuit, de Céline», qui opte pour des études de commerce en Tunisie et enchaîne avec une double maîtrise et un doctorat à Toulon.

« MIGRANTE ÉCONOMIQUE »

Son parcours y devient intimement lié aux grands débats sur l’immigration et l’intégration en France. «Je me considère comme une “migrante économique” », dit-elle aujourd’hui en dessinant des guillemets avec ses doigts. Etudiante, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur lui avait accordé une bourse pour financer sa thèse en sciences économiques sur les pôles de compétitivité. «Vous vous rendez compte ? Un Etat qui subventionne le doctorat d’une étrangère ! » Elle en acquiert une conviction sur son pays d’accueil : « En France, quand vous êtes étranger, que vous arrivez et que vous n’avez pas d’argent, on ne vous laisse pas tomber. » Ses yeux s’illuminent de la « fierté » de payer des impôts, elle qui, étudiante, avait du mal à croire que la Caisse d’allocations familiales puisse lui accorder des aides «alors que [s]es parents n’ont jamais cotisé en France ».

Quand elle arrive à Paris comme enseignante en management, comptabilité et stratégie d’entreprise à la faculté d’Assas, cette ascension séduit une petite élite d’intellectuels, conseillers politiques et hauts fonctionnaires prêts à la prendre sous leur aile. Olivier Binst, conseiller français du gouvernement de transition tunisien après la chute de Ben Ali en 2011, la repère lors d’une réception organisée par une fondation pour l’éducation des filles tunisiennes et décide de la convier à ses dîners en ville.

Avant de la présenter à Pascal Bruckner, il prévient : « Tu verras, c’est la nouvelle Tunisie, il faut que l’on soutienne ce camp-là. » Tous deux s’accordent ensuite pour présenter cette « jeune Maghrébine qui dément tous les clichés habituels » à l’un de leurs amis : Manuel Valls. Le hasard veut que ce soit lui, fraîchement nommé au ministère de l’intérieur, qui ait signé le décret de naturalisation de la Franco-Tunisienne. Le rapport de la jeune femme à l’islam plaît à cette élite très stricte sur le sujet de la laïcité. «Il était hors de question que ses sœurs se voilent», se souvient Olivier Binst. Sonia Krimi admet entretenir, depuis son adolescence, une forme de scepticisme à l’égard de la religion : « Petite, je posais des questions, je demandais: “Vous êtes sûrs que tous les chrétiens vont en enfer ?” et je me prenais des gifles. »

La trentenaire n’est cependant pas complètement en phase avec ce que ses amis voudraient voir en elle. A eux, comme aux électeurs d’extrême droite rencontrés dans sa circonscription toujours prêts à lui glisser qu’elle n’est « pas comme les autres » – sous-entendu, les « autres Arabes » –, elle répète que « ce sont eux qui ne connaissent pas d’autres Arabes” ». « Il y a un racisme d’ignorance en France », se désole-t-elle, tout en restant très ferme sur la question de l’intégration. « Quand on s’installe dans un pays, il faut s’ouvrir; ce n’est pas normal, quand on a passé vingt ans ici, de ne toujours pas parler le français», assène-t-elle.

A son grand regret, sa naturalisation est arrivée trop tard pour qu’elle puisse voter à la présidentielle de 2012. La jeune femme suit alors de près l’actualité politique française. Le grand malaise de la gauche sur les questions d’identité après les attentats de 2015 l’éloigne progressivement du Parti socialiste, en particulier lors du débat sur la déchéance de nationalité. Un homme retient son attention : Emmanuel Macron. «Il a été le seul à dire, contrairement à Manuel Valls, que chercher à expliquer la radicalisation des djihadistes, ce n’était pas leur pardonner », dit la députée.

Sonia Krimi se rapproche alors d’En marche!, à Paris, où elle est domiciliée. Mais c’est dans la Manche qu’elle passe l’essentiel de son temps professionnel. Depuis quelques années, elle a changé de métier pour devenir « cost killer » au service de grandes entreprises. Sa mission : former les salariés à l’optimisation de la production. Parmi ses clients figurent les sites d’Areva et de Naval Group sur le littoral du Cotentin. Dès lors, elle décide d’installer également sa vie militante à Cherbourg et rejoint un comité local d’En marche ! à quelques mois de la présidentielle de 2017.

Son histoire y devient celle d’un improbable scénario électoral, à l’issue duquel elle rafle, en juin, la circonscription du premier ministre socialiste Bernard Cazeneuve. Improbable car c’est en dissidente qu’elle se présente au scrutin et qu’elle remporte, au second tour, un duel 100 % macroniste. Fâchés de l’investiture sous l’étiquette LRM d’un juppéiste, Blaise Mistler, des « marcheurs» ont encouragé Sonia Krimi à aller au combat. Sa victoire est d’autant plus atypique qu’elle est permise, entre autres, par l’appel de la droite locale à voter en sa faveur. Une manière de se venger de Blaise Mistler, ancien Les Républicains (LR) qui, lors d’autres scrutins, s’était présenté en dissident contre les appareils locaux. Sonia Krimi est néanmoins, selon Luc Rouban, chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences Po, la députée LRM la plus mal élue, envoyée à l’Assemblée par à peine plus de 11 % des inscrits de la circonscription.

De cette campagne menée «le couteau entre les dents », selon un « marcheur », Sonia Krimi et les militants cherbourgeois gardent la complicité des survivants. Quand elle les retrouve sur le marché de Cherbourg, un samedi de janvier, la députée les embrasse en les saisissant par les épaules, comme on le fait avec des amis chers. Aux «marcheurs» comme aux citoyens croisés, elle distribue les sourires, elle prend des mains, éclate de rire. Sa bonne humeur communicative lui a permis de se faire adopter par les locaux, notamment par une bande de sexagénaires de La Hague, devenus de fervents soutiens durant la campagne. Quand elle le peut, à l’heure des paris pour le quinté, elle leur apporte des croissants au PMU de la commune où se trouve l’usine de retraitement de déchets nucléaires. « Elle nous change des vieux papis qu’on avait avant », raconte l’un d’eux, maire d’une petite commune.

UN « VRAI STATUT » POUR LES SANS-PAPIERS

Depuis qu’elle est élue, ses amis intellos parisiens ont un peu moins de ses nouvelles. Ils ont aussi décelé chez elle des signes de prise de distance vis-à-vis de leurs propres idées. « J’ai vu qu’elle s’affichait avec Jean-Louis Bianco, cela me chagrine un peu », dit Pascal Bruckner, alors que le président de l’Observatoire de la laïcité est la cible privilégiée de cette frange intellectuelle et politique convaincue qu’il est trop accommodant avec l’islam. La députée se dit, elle, en accord avec sa « vision basique de la laïcité mais qui laisse sa place à l’autre». Sur la politique migratoire non plus, Sonia Krimi n’est pas sur la même ligne depuis qu’elle a affirmé ses désaccords avec Gérard Collomb. « Il est hors de question qu’il y ait des mineurs dans les centres de rétention », prévient-elle, tout en exprimant ses « doutes sur l’efficacité de l’extension de la durée d’accueil en centre de rétention qui est prévue dans le texte». Elle défend aussi la mise en place d’un « vrai statut » pour les sans-papiers « avec des droits et des devoirs » et plaide pour «qu’on ouvre les tuyaux de l’immigration légale ».

Aujourd’hui, Sonia Krimi place dans son panthéon personnel Christiane Taubira et l’écrivaine Fatou Diome. « Je suis très inspirée par ces gens qui ont des racines parce qu’ils savent d’où ils viennent», déclare-t-elle. A l’Assemblée, elle partage un assistant parlementaire avec son voisin de bureau, le député de la Vienne Jean-Michel Clément. Cet ancien socialiste rallié à Emmanuel Macron fait partie des voix les plus critiques de la politique d’accueil des migrants en France. Il est aussi l’un des membres actifs du « pôle social », l’aile gauche de la majorité pilotée par une autre ancienne socialiste, Brigitte Bourguignon. Un collectif que Sonia Krimi a rejoint en fin d’année.

Localement, certains craignent que ses prises de position ne la marginalisent et ne pénalisent la circonscription à terme. « Elle a beaucoup de charme, mais elle est en apesanteur», grince un parlementaire de la Manche qui ne voit pas en elle une « femme politique ». Sur les réseaux sociaux, certains opposants raillent son accent maghrébin ou ses déclarations parfois approximatives. Ses proches, eux, s’efforcent de « cadrer » celle qui a parfois tendance à exprimer un peu trop directement ses vues. «Quand un texte est bon, on n’a pas besoin de parler fort», lui avait conseillé Richard Ferrand, président du groupe LRM à l’Assemblée, au soir de sa question à Gérard Collomb.

Parler fort lui a cependant valu une petite notoriété dans la Manche. Au PMU de La Hague où il finit son café avec les turfistes, un client l’interpelle. « Mme Krimi ? Je suis content de vous voir, je n’ai pas voté pour vous mais je le regrette, j’aurais dû m’intéresser à vous avant », confesse ce sympathisant socialiste. Croix de bois, croix de fer, la députée assure qu’elle n’avait aucune intention ni d’attirer la lumière sur elle ni de semer la zizanie dans un groupe où la règle est de taire ses désaccords en public. Mais elle précise : « C’est notre capacité de débat qui fera qu’il n’y aura pas de fronde. » Avec ce vœu pour l’avenir : « Je n’ai pas envie que l’on parle de la France dans cent cinquante ans comme d’un pays qui n’a pas su accueillir. »

samedi 24 février 2018

En Tunisie, la quête de respectabilité des islamistes d’Ennahda

C'était le 15 février, au cœur du quartier du Bardo, à Tunis, ciel noir et chaussées mouillées. Dans la salle des pas perdus de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), Naoufel Jammali, un échalas au verbe délié, évoquait l’évolution doctrinale de son parti, Ennahda, le mouvement islamiste tunisien. Président de la commission des droits, des libertés et des relations extérieures de l’ARP, l’homme est au carrefour de bien des débats agitant la jeune démocratie tunisienne, seule rescapée de la vague des «printemps arabes». Ce jour-là, il s’expliquait sur l’opposition de son parti à une proposition de loi visant à «criminaliser » les relations avec Israël et dont la discussion a été repoussée sine die par sa commission. Au centre de ses préoccupations : le sort des investissements étrangers en Tunisie qui, s’alarmait-il, pourraient être affectés si une telle loi devait être votée. « Il faut protéger les intérêts supérieurs de l’économie tunisienne », affirmait-il. « Nous [les partisans d’Ennahda], ajoutait-il, sommes toujours présents là où l’on ne nous attend pas. »

Quelques jours plus tard, la formule a pris tout son sens. Un porte-parole d’Ennahda annonçait qu’un juif tunisien, Simon Slama serait candidat sur une liste du parti islamiste à Monastir (côte orientale), à l’occasion des élections municipales du 6 mai. La nouvelle a fait sensation en Tunisie, et au-delà. On n’attendait pas » Ennahda sur ce terrain de la séduction de la communauté juive tunisienne. Tout comme on ne l’« attendait pas » sur le front des droits des femmes. En juillet 2017, le parti a soutenu l’adoption d’une loi réprimant les violences faites aux femmes. En ce qui concerne la perspective d’instaurer l’égalité entre hommes et femmes en matière d’héritage, un objectif que s’est fixé le chef de l’Etat, Béji Caïd Essebsi, M. Jammali affirme: «Nous sommes prêts à en débattre dans un climat serein et démocratique. »

Jusqu’où Ennahda ira-t-il dans sa mue doctrinale ? Le parti évolue par petites touches. La logique de cette mutation est limpide: la quête de la respectabilité, notamment au niveau international, afin d’effacer les stigmates de ses accointances passées avec certains groupes salafistes radicaux. Le grand tournant a été formalisé en mai 2016, lors d’un congrès à Hammamet, à l’issue duquel Ennahda s’est redéfini comme un parti « civil », « spécialisé » sur la seule action politique et délesté de ses activités traditionnelles de prédication religieuse (dawa). Désireux d’apparaître comme pleinement « tunisien », Ennahda proclame qu’il a cessé d’être la branche locale de l’internationale des Frères musulmans. Et s’il admet toujours l’islam comme « référentiel », il veut tourner la page de l’islam politique », refusant même d’être qualifié d’« islamiste». Il endosse plus volontiers le label de « démocrate-musulman », à l’image des « démocrates-chrétiens » européens.

Une telle mutation est le produit de la grave crise de l’été 2013, qui avait propulsé la Tunisie au bord de la guerre civile. A l’époque, Ennahda, qui dominait la coalition au pouvoir – la « troïka » –, était défié par une rue en colère qui lui reprochait sa complicité avec la montée de la violence salafiste. Au même moment, le président égyptien, Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, était renversé par un coup d’Etat. Face à cette géopolitique régionale devenue défavorable, Ennahda a opté pour la survie immédiate, une attitude inspirée par la mémoire encore fraîche de la répression subie sous la dictature de Ben Ali.

«IL N’Y A PLUS DE TABOU»

Aussi le parti a-t-il accepté – non sans mal – de négocier avec ses adversaires tunisiens de Nidaa Tounès, un front hostile à l’islam politique regroupant démocrates progressistes et réseaux issus de l’ancien régime de Ben Ali. La rencontre du 14 août2013, à l’Hôtel Bristol, à Paris, entre Béji Caïd Essebsi, le fondateur de Nidaa Tounès, et Rached Ghannouchi, le patron d’Ennahda, a jeté les bases d’une réconciliation entre les deux camps. Celle-ci prendra la forme, début 2015, au lendemain de la victoire de Nidaa Tounès aux élections législatives et présidentielle, d’une coalition gouvernementale venant d’entrer dans sa quatrième année.

Une telle conversion au pragmatisme d’Ennahda n’a pas fait disparaître les suspicions à son encontre. Dans le camp hostile à l’islam politique, certains doutent encore de la «sincérité» de cette évolution. Selon eux, le positionnement d’Ennahda relève du simple opportunisme, dicté par les rapports de forces politiques, et est réversible dans un contexte différent. Simultanément, l’attitude d’Ennahda au sein de la coalition au pouvoir, marquée par une loyauté confinant au suivisme vis-à-vis de Nidaa Tounès, a consolidé son crédit de « parti de gouvernement », au risque de lui aliéner certaines franges de son électorat.

Sachant qu’il est toujours sous surveillance, Ennahda a multiplié les concessions afin de faire mentir les critiques à son encontre. Il était aux premières loges, en janvier, pour défendre le gouvernement confronté à l’agitation sociale. « Il n’y a plus de tabou », affirme M. Jammali, y compris pour l’amnistie de cadres de l’ancien régime impliqués dans les malversations de l’époque. On dirait Ennahda métamorphosé en simple parti conservateur à la tunisienne, partisan à la fois du statu quo social et d’un certain progressisme sociétal hérité de Habib Bourguiba. Mais qu’une évolution aussi significative se produise sans turbulences au sein de son appareil dirigeant, sans départs ni dissidences, révèle un fonctionnement vertical susceptible de nourrir des interrogations. La « normalisation » d’Ennahda n’en est qu’à ses prémices.

vendredi 16 février 2018

La peur de la contagion

Retour djihadiste


Début 2017, les Tunisiens ont clamé leur refus d’un retour des djihadistes qui avaient rejoint Daech. Les autorités affirmaient alors tout savoir sur les 2 926 Tunisiens liés au terrorisme, ce qui n'etait au final qu'une mesonge de plus.
Or, en 2015, un rapport des Nations unies avait révélé qu’ils étaient plus de 5 000.
En décembre, la députée Leila Chettaoui, présidente de la Commission parlementaire qui enquête sur les flières djihadistes, alertait sur les ondes de Shems FM : des combattants rentrés au pays “sont dans la nature et personne ne peut les identifer”.

L’universitaire Emna Ben Arab avance, elle, que de nombreux djihadistes sont en détention. “Ils reçoivent des visites de la part de leurs proches et jouissent d’un système de soutien psychologique et matériel.”
“Les centres de réhabilitation ont un coût et le pays n’a pas cet argent. Il n’y a aucune trace d’un projet de déradicalisation”, souligne Badra Gaaloul, la présidente du Centre international d’études stratégiques sécuritaires et militaires, dans Al-Araby Al-Jadid. “En Tunisie, il s’agit de 900 détenus, alors que près de 3 000 autres seraient de retour”, explique-t-elle. Ces détenus auraient fait des émules et au moins 27 000 jeunes seraient sur la voie de la radicalisation. “L’histoire nous a déjà montré que la prison n’était pas une solution. C’est plutôt un vivier pour les recruteurs. La Tunisie n’est pas prête pour le retour des djihadistes.”

mercredi 14 février 2018

Visite de Macron en Tunisie

Après la Chine, c’est à la Tunisie qu’Emmanuel Macron a consacré sa deuxième visite d’État, les 31 janvier et 1er février. Un cadre solennel pour jeter les bases d’une relation rénovée et innovante entre la France et la Tunisie. « Nous ne vous aiderons pas en tant qu’ami ordinaire ou ami proche, nous vous aiderons en tant que frères et sœurs », a assuré Macron devant les députés tunisiens. Une fraternité qui a pour gènes communs des liens séculaires adossés à une histoire et à un espace euroméditerranéen. Elle se traduit par un soutien de 500 millions d’euros sur la période 2020- 2022, en sus des 1,2 milliard mis à disposition de la Tunisie de 2016 à 2020 et d’un décaissement de 80 millions d’euros pour financer des projets, sans oublier 30 millions de reconversion de la dette en projets de développement.

Dans un moment de vulnérabilité politico-économique, les Tunisiens n’en attendaient pas moins de leur premier partenaire. Mais « l’élan compassionnel de la France envers la Tunisie ne s’est pas traduit en actes économiques concrets », déplore l’ancien ministre de l’Économie Hakim Ben Hammouda. L’économiste Ezzeddine Saïdane nuance : « Les chiffres présentés ne sont pas de l’investissement mais du financement. Le problème n’est pas dans les intentions mais dans les capacités de la Tunisie à mettre en œuvre les accords. » Pour Macron, il n’est pas question de chiffres mais de la construction d’un rapport de confiance. Pas de promesses qui ne seront pas tenues, comme celle de la mise en place d’un Haut Conseil de coopération faite par Hollande ou d’un accord sur les migrations proposé par Nicolas Sarkozy, mais quatre feuilles de route bilatérales. Le chef de l’État français entend faire de la Tunisie, ce « modèle de démocratie », un coéquipier, un pivot régional. « À cette aune, on se serait attendu à une annonce forte sur un partenariat stratégique conférant un statut spécial à cette démocratie et qui se serait démarquée de l’agenda strictement européen », commente Mehdi Taje, professeur de géopolitique. En effet, en axant son soutien sur la sécurité, l’éducation, les jeunes et le genre, Macron est dans le droit fil de la politique européenne en Tunisie. Il s’en fait le porte-drapeau. Conscient des menaces que projette la rive sud – les incertitudes algériennes, le trou noir libyen qui exacerbe les rivalités extra-européennes et européennes, notamment avec l’Italie –, Macron voit la Tunisie comme un point d’ancrage au Maghreb et dans l’espace euroméditerranéen. Pour renforcer ce cap politique, il a reconnu que l’intervention de la coalition occidentale en Libye a été une erreur. La déstabilisation de la Libye a porté un préjudice considérable, notamment économique et sécuritaire, à la Tunisie. Et il le sait : « Notre sécurité dépend de votre avenir. »

En fligrane : l’immigration

La problématique est devenue commune et prioritaire. Ce n’est pas un hasard s’il appelle à une stabilité régionale depuis le seul pays à n’avoir aucun différend avec les 53 autres pays africains et s’il met la Tunisie, qui agit par ailleurs avec l’Algérie et l’Égypte, dans la boucle des pourparlers onusiens pour la résolution du conflit libyen. Macron est en rupture avec les stratégies traditionnelles. Il s’est éloigné du schéma de l’Union pour la Méditerranée (UPM), promue par Nicolas Sarkozy, et propose une coopération méditerranéenne avec un nombre plus limité de pays, dont ceux du Maghreb, avec la participation de la société civile. Au cœur de cette construction d’un espace entre l’Europe et l’Afrique se trouve le couple franco-tunisien, « une relation fiable en Méditerranée ». En filigrane, la question de l’immigration est omniprésente. Le président français l’aborde sur le long terme et rompt avec les approches classiques qui consistent à donner des moyens pour surveiller les côtes et renforcer le contrôle aux frontières. Il mise sur la formation donnée aux nouvelles générations pour freiner la migration. Avec la remise en selle de la langue française, la création d’une université franco-tunisienne pour l’Afrique et la Méditerranée, il entend faire de la Tunisie un hub d’enseignement, de formation et de culture, mais aussi un sas pour une émigration choisie qui ne dit pas son nom. Il fait reposer ce dispositif sur les capacités de la Tunisie en matière d’enseignement et de nouvelles technologies. Il rompt encore une fois avec les approches classiques, mise sur le partenariat public-privé et promeut une nouvelle génération de Tunisiens, dont celle issue du réseau de l’Association des Tunisiens des grandes écoles (Atuge). En mettant en avant les capacités du secteur numérique, Emmanuel Macron projette la Tunisie dans le futur et en oublie le tissu industriel, essentiel à structurer le pays. Mais sa promenade dans les souks de Tunis aura été plus porteuse pour le tourisme que toutes les campagnes publicitaires et tous les discours sur la sécurité.





dimanche 11 février 2018

A Doha, les Tunisiens comme des coqs en pâte

LA TUNISIE À L’HEURE DU MONDIAL


La sélection a débuté sa préparation lors d’un stage tous frais payés par le Qatar.

Pendant six mois, le pays va accompagner la Tunisie sur la route de la Coupe du monde de football, qui aura lieu du 14 juin au 15 juillet en Russie. Chaque mois, notre envoyé spécial auprès de la sélection tunisienne abordera un aspect différent du contexte dans lequel se prépare une équipe dont la dernière participation au Mondial remonte à 2006.

Une immense tour, en forme de torche olympique, qui semble ne jamais finir. L’impression qui saisit le visiteur à la vue de cette construction atypique, conçue pour les Jeux asiatiques de 2006, est à la hauteur de la réputation de Doha. En plein cœur de l’Aspire Zone, sorte d’immense eldorado pour sportifs, The Torch illumine la nuit qatarie avec ses milliers d’ampoules violettes, roses et bleues. La brochure de cet établissement cinq étoiles annonce la couleur avec emphase : « Avec ses 300 mètres de haut et ses vues panoramiques à 360 ° sur tout Doha, The Torch est un paradis pour les voyageurs exigeants, qu’il s’agisse de sportifs ou de personnes en quête de santé ou de bien-être. » En cette année de Coupe du monde, l’équipe nationale de Tunisie, qui affrontera notamment l’Angleterre et la Belgique au premier tour, ne manque en effet pas d’exigences. Du 1er au 18 janvier, les footballeurs tunisiens ont pris leurs quartiers au Torch pour leur premier stage de préparation au cinquième Mondial de leur histoire. Deux semaines intensives durant lesquelles ils ont bénéficié d’infrastructures rivalisant de modernité, à l’image de la célèbre clinique du sport Aspetar. Mardi 9 janvier, les joueurs tunisiens s’entraînent sur le terrain numéro 8 du complexe Aspire. Les consignes du sélectionneur Nabil Maâloul ne couvrent pas le chant des oiseaux diffusé par les haut-parleurs. Une trentaine de spectateurs est venue assister à la séance. Lors des premiers entraînements, effet de mode, ils étaient 1 500 à 2 000. Il faut dire que la communauté tunisienne, forte de 26 000 ressortissants, est l’une des plus importantes de Doha.

Sélectionneur en terrain connu 

Au pays, le choix du lieu de ce premier stage a divisé. Sans oublier que seuls les joueurs « locaux », ceux qui évoluent dans le championnat tunisien, ont pu être mobilisés. Ainsi, le quotidien La Presse de Tunisie se montrait persifleur : « Aller jusqu’à Doha pour préparer physiquement les joueurs locaux est, franchement, insensé. » Présentateur de la chaîne qatarie Al-Kass, le journaliste tunisien Haykel Chaari, qui tourne un documentaire sur la préparation des Aigles de Carthage, résume à sa manière les deux points de vue qui s’opposent : « Les uns estiment que c’est une bonne chose de faire profiter la sélection d’une pause du championnat pour organiser un rassemblement. Les autres estiment que cela ne sert à rien sans les joueurs qui évoluent à l’étranger. » Initialement, deux destinations étaient en concurrence mais la délocalisation du Kenya au Maroc du Chan, Championnat d’Afrique des nations, a rendu impossible le choix de Marrakech. « On a donc opté pour la proposition du Qatar. En plus, les conditions climatiques en cette période sont sensiblement identiques à ce que l’on verra en Russie en juin », défend Bilel Foudhaili, membre du bureau de la Fédération tunisienne de football (FTF). Hormis les billets d’avion, la FTF n’a pas eu un riyal qatari à débourser pour ce séjour à six heures de vol de Tunis. La délégation tunisienne a été complètement prise en charge. Alors que la Tunisie vit une crise sociale et économique qui s’éternise, marquée par des manifestations parfois violentes, l’argument ne peut laisser insensible. « Le rassemblement nous aurait coûté plus cher en Tunisie. Les journalistes auraient bien aimé avoir les joueurs sous les yeux. Ces critiques relèvent du dépit amoureux », taquine le dirigeant. Au Qatar, Nabil Maâloul était en terrain connu. Il a entraîné en 2014 le club d’Al Jaish et il est toujours consultant pour la chaîne beIN Sports Mena, diffusée au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Après la qualification acquise en novembre dernier, son message en faveur de la levée de l’embargo qui frappe le Qatar avait suscité la polémique.

L’entregent qatari du sélectionneur tunisien a certainement facilité l’opération mais il ne fait pas tout. Le Maroc, autre équipe arabe qualifiée au Mondial, a également reçu une invitation. Droit dans ses bottes, l’ex-international de 55 ans revendique son franc-parler et se félicite d’avoir pu débuter aussi tôt sa préparation. « Je remercie le président de la Fédération qui a arrêté le championnat. Je n’ai pas d’inquiétude pour les joueurs de l’étranger, qui sont prêts physiquement, mais ce stage me permet de débuter la remise à niveau athlétique des joueurs locaux », explique-t-il. L’ancien joueur de l’Espérance sportive de Tunis et d’Hanovre en Bundesliga ne laisse rien passer à ses troupes. Il manie la carotte et le bâton, renvoyant par exemple deux de ses joueurs en short se rhabiller pour le dîner et prenant lui-même la photo d’un fan avec l’un de ses protégés. « Si tu laisses filer quelque chose, c’est foutu. Ce sont les petits détails qui font la différence pour se rapprocher du haut niveau. Ils l’ont pris avec le sourire. Je suis un peu comme leur père. » Sur les 25 joueurs présents dans la capitale qatarie, plus d’une dizaine risque bien de ne pas constater la légendaire bonhomie des douaniers russes. Né à Lyon, révélé à Mouscron en Belgique mais joueur de l’Espérance depuis 2016, Anice Badri croit en sa bonne étoile : « Il est vrai que certains ne seront pas du voyage mais j’y crois à fond. Même sans les expats, ce stage permet de resserrer les liens et de bosser physiquement. C’est utile car, au contraire de l’Europe, notre championnat se joue sur un rythme haché, entrecoupé de beaucoup d’arrêts de jeu. » Tests physiques dernier cri Le préparateur physique Khalil Jebabli a profité de l’hospitalité qatarie pour mener toute une série de tests physiques dernier cri [pour une valeur estimée à 100 000 euros]. « Ici, c’est la hightech. Grâce à un travail scientifique de pointe, on a récolté des données qui vont permettre aux joueurs de se préparer tout au long de la saison, détaille le jeune homme, venu renforcer le staff en vue du Mondial. Les joueurs locaux doivent avoir conscience de leurs manques pour franchir un palier vers le haut niveau. » Le 22 janvier, une réunion a été organisée avec les préparateurs physiques des clubs de l’élite. Dès la fin du mois, 25 gilets GPS équiperont la sélection afin d’affiner cette préparation athlétique.

Au Qatar, l’équipe de Tunisie a disputé deux matchs face à des clubs locaux (une défaite 1-0 et un succès 6-0) mais n’a pas eu l’occasion de croiser le fer avec d’autres sélections nationales. Un temps pressenti, le Koweït a décliné à cause de la Coupe du Golfe organisée sur son territoire jusqu’au 5 janvier. « Ce n’était pas une période FIFA [temps pendant lequel les clubs ont l’obligation de libérer leurs joueurs pour les sélections nationales]. Lorsque l’on joue un club, on nous critique parce que ce n’est pas une équipe nationale. Si on avait choisi de ne pas jouer, on nous l’aurait reproché aussi. C’est un éternel cassetête », répond Bilel Foudhaili. Après avoir exploré plusieurs pistes sans succès, la Fédération a obtenu récemment des accords pour ses matchs de préparation

Fin mars, la Tunisie va affronter l’Iran à domicile et le Costa Rica à Nice, ville qui compte également une importante communauté tunisienne. En juin, juste avant de s’envoler pour la Russie, c’est l’Espagne qui devrait être au programme. Le test ultime pour juger de la qualité de la préparation des Aigles de Carthage.


mercredi 31 janvier 2018

Les dirigeants actuels de la Tunisie manquent de vision

L’ex-premier ministre Mehdi Jomaa déplore l’érosion de la classe moyenne


Mehdi Jomaa, 55 ans, est l’ancien chef du gouvernement « technocrate » qui a gouverné la Tunisie de janvier 2014 à février 2015, après la crise de 2013 où le pays frôla la guerre civile. Fondateur du parti Al-Badil Ettounsi (Alternative tunisienne), Mehdi Jomaa cherche, avec d’autres petites formations, une alternative à la coalition gouvernementale formée par Nidaa Tounès (« pseudo moderniste ») et Ennahda (« islamiste »). La Tunisie a été récemment en proie à une poussée de fièvre sociale à cause de hausses de prix. 

Comment l’interprétez-vous ? 
Cette tension sociale m’inquiète. Malheureusement, elle était prévisible. Sur le plan politique, la Tunisie a progressé. Mais on devait travailler sur la robustesse de ce processus par l’économique et le social. Car la révolution de 2011, ce n’est pas seulement la liberté, c’est aussi la quête de la dignité, en particulier de la jeunesse, qui veut avoir des perspectives sociales et économiques. 

Il existe un énorme potentiel dans notre pays. Et pourtant cela bloque. Où le problème se situe-t-il ? Le leadership actuel ne dispose pas d’une vision claire de l’avenir du pays. Or, pour réussir une transformation, il faut savoir quelle Tunisie nous souhaitons avoir dans vingt ou trente ans. On l’a bien vu quand la loi de finances a été discutée en fin d’année. Il ne s’agit pas à mes yeux d’une loi équitable. On ne relance pas l’économie par plus de taxes et de pressions sur le pouvoir d’achat du citoyen qui est déjà fatigué, par plus de ponction fiscale sur l’entreprise et plus particulièrement le secteur formel. Cette loi de finances a des bénéficiaires : le secteur informel, car plus de taxes fait forcément le jeu de ce secteur. Et des perdants : la classe moyenne et les entreprises, qui sont le cœur de la création de richesses. 

Pourquoi êtes-vous si sévère à l’égard des dirigeants actuels ? 
Ils sont des experts de la promesse plutôt que des visionnaires. Pourquoi avait-on réussi en Tunisie après l’indépendance ? Parce qu’il y avait des visionnaires qui ont investi dans l’éducation, la santé, la femme. Il y avait un vrai leadership porté par des valeurs. Depuis trois ans, nous avons un gouvernement de coalition [entre Nidaa Tounès et Ennahda]. Or cette alliance ne s’est pas faite autour d’un programme mais d’un partage du pouvoir entre partis. 

Certains ont assuré que les manifestations ont été manipulées. Y croyez-vous ?
Certains casseurs ont pu venir se greffer sur ces manifestations, comme partout ailleurs dans le monde. Nous soutenons les protestations dans la mesure où elles restent pacifiques. Mais audelà des incidents, le problème de fond, c’est l’érosion du pouvoir d’achat. Depuis trois ans, le gouvernement a privilégié les augmentations salariales au pouvoir d’achat. Il y a un vrai malaise. Les gens souffrent. La Tunisie avait un énorme atout, son tissu social était centré autour de sa classe moyenne. Or, on assiste aujourd’hui à une érosion de cette classe moyenne. Je ne suis ni de droite ni de gauche. Personnellement, je suis issu de la classe moyenne. Ce qui m’a fabriqué, c’est l’ascenseur social. La dimension sociale fait partie de l’histoire de notre chère Tunisie. Je me définis donc comme social mais aussi comme quelqu’un qui veut encourager l’initiative privée. Il faut un Etat stratège qui ait une vision, il faut un Etat incitateur qui fournisse la stabilité et l’environnement nécessaires à la création de richesses. 

Quels sont les enjeux des premières élections municipales depuis la révolution, qui devraient avoir lieu en mai ?
 Ce scrutin est important, il va rapprocher la démocratie du citoyen. Quand vous voyez l’état de nos villes et de nos villages, il faut absolument agir. Un autre enjeu est de faire émerger à partir de ce niveau local un nouveau leadership. Mais il faudra que, durant la campagne électorale, l’Etat conserve sa neutralité. Or, on voit déjà le gouvernement se mettre au service d’un parti [Nidaa Tounès]. Et ça commence déjà à faire des promesses qu'ils ne tiendront pas !



mardi 23 janvier 2018

L’impuissance du gouvernement tunisien


Le choc



Tunisie



Durant les derniers jours [depuis le 7 janvier], plusieurs quartiers de Tunis et villes de l’intérieur du pays ont été secoués par de vives tensions sociales et des heurts violents, ayant notamment causé la mort d’un manifestant [selon le ministère de l’Intérieur, ce décès, annoncé par le ministère de la Santé le 9 janvier et largement cité par les médias, ne serait pas dû à des violences des forces de l’ordre] et occasionné plusieurs centaines de blessés dans les rangs des policiers et parmi les manifestants. Des saccages, vols, violences et actes de vandalisme ont aussi été constatés dans plusieurs banlieues de Tunis et dans plusieurs villes et villages de l’intérieur. Plusieurs routes ont été coupées par des manifestants et des scènes de guérilla urbaine ont eu lieu, avec des pneus brûlés, des jets de pierres et des bombes lacrymogènes.

Plus inquiétant encore, la plupart des manifestations se passent la nuit, ce qui complique le contrôle du caractère pacifque des manifestations. Plusieurs centaines d’arrestations dans les rangs des manifestants sont déclarées et plusieurs centaines d’autres seraient à venir. De nombreux édifices publics et équipements de sécurité sont partis en fumée. Le retour au calme est fragile, les manifestants demandent l’abrogation de la loi de finances 2018 ; et leurs leaders politiques poussent vers l’escalade. La police fait de son mieux pour maîtriser tous les quartiers et le gouvernement tente désespérément de désamorcer les tensions.

Tout cela se passe alors que la Tunisie célèbre le septième anniversaire de la fin du régime dictatorial de Zine El-Abidine Ben Ali [au pouvoir depuis vingt-quatre ans, Ben Ali est poussé à fuir le pays le 14 janvier 2011] et de l’amorce d’une transition démocratique, une première dans les pays arabo musulmans. En cause, une augmentation de 1 % de la TVA et des hausses de prix pour plusieurs produits essentiels, accélérant une inflation déjà galopante (6,5 %). Le taux de chômage dépasse les 30% chez les jeunes et les 40% dans les régions intérieures rurales. La dette dépasse 70% du PIB et le dinar local a perdu 40 % de sa valeur ces deux dernières années.

Le malaise couvait depuis quelques mois et il est entretenu par une croissance économique atone et par une gouvernance très politisée, notamment par des frictions endémiques au sein de la coalition constituant le gouvernement [dont les deux principales composantes sont le parti Nidaa Tounès, l’Appel de la Tunisie, dont est issu le président et qui compte 67 élus au Parlement, et le parti islamiste Ennahda, première force avec 69 élus]. Mis sous pression par le FMI [qui a conditionné son prêt de 2,4 milliards d’euros approuvé en mai 2016 à l’application d’une politique de réduction des déficits] et les bailleurs internationaux, le gouvernement doit démontrer une “discipline budgétaire” dans sa gouvernance des dépenses publiques. Ses engagements signés dans une lettre adressée au FMI par le chef du gouvernement et le gouverneur de la Banque centrale (29 mai 2017) annonçaient la couleur de l’impopularité des mesures à venir : dévaluation du dinar, hausse des taxes, privatisation de sociétés d’État, départ volontaire de plus de 60 000 fonctionnaires, gel des salaires, limitation de la compensation des produits de base, etc. Le tout était prévu d’avance et cela fait partie d’un ensemble de conditionnalités empêchant la Tunisie de s’endetter davantage pour éviter les risques de banqueroute.

Tensions. 

La grogne populaire est aussi expliquée par une gestion aléatoire menée par un gouvernement sans réelle vision économique et qui tente de “plaire aux bailleurs de fonds” sans disposer de l’expertise ni de la cohérence requise pour relancer la croissance économique. 

Pionnier et seul pays rescapé du “printemps arabe”, la Tunisie s’est engagée dans une transition démocratique depuis sept ans. Une telle transition n’a pas généré les progrès économiques escomptés et a dégradé le pouvoir d’achat par une inflation galopante et un chômage explosif.

Le hashtag #Fechnestannew [“qu’est-ce que nous attendons?” ou “plus rien à attendre du gouvernement”] est le slogan scandé par les manifestants des trois derniers jours. Ce hashtag, placardé en noir sur les murs de certains quartiers de la capitale, est relayé de manière virale sur les réseaux sociaux. Le caractère désespéré de ce slogan en dit long sur le malaise et les tensions qui vont crescendo à l’approche de la visite du président Macron en Tunisie [prévue début février] ; et surtout à la veille des élections municipales (prévues au printemps).

Selon des experts nationaux, la morosité économique à l’origine de ces contestations est largement expliquée par un déficit de confiance à l’égard des élites et d’un système de gouvernance mettant main dans la main un parti religieux islamisant et un  parti inspiré par l’idéologie de Bourguiba, le président ayant sévi contre les islamistes durant les années 1970 et 1980.

Au pouvoir depuis seize mois, la coalition gouvernementale actuelle a été érodée par ses contradictions et a généré un déficit de confiance perceptible au niveau de l’investissement et une recrudescence des activités économiques informelles, le long des frontières avec la Libye et par le biais de nouvelles filières de contrebande directement liées à des pays subsahariens (cigarettes, drogue, alcool, etc.).

Les incertitudes politiques et les erreurs de gouvernance mettent à plat plusieurs agrégats économiques, dont l’investissement privé, l’épargne des ménages, la demande agrégée et les exportations. Le défi à relever consiste notamment à renforcer la confiance de plusieurs tour-opérateurs qui commencent à renouer avec la Tunisie, pour relancer un secteur touristique encore meurtri par plusieurs actes terroristes en 2014 [en juillet sur le mont Chaambi, dans le nord- ouest du pays, à proximité de la frontière algérienne] et en 2015 [en mars, au musée du Bardo, près de Tunis, et en juin, dans une station balnéaire à Sousse].

Le capital de confiance dans les mutations démocratiques a du plomb dans l’aile. La rue et les couches défavorisées lancent une nouvelle défiance contre le gouvernement en place, en voulant abroger une loi de finances votée pour 2018 par la coalition gouvernementale et débattue pendant plusieurs mois par tous les partis et les élites politiques. Un véritable camouflet pour la classe politique qui montre encore une fois ses limites dans la mise en œuvre d’une transition économique* capable de s’arrimer à la transition politique à l’œuvre depuis 2011.


mardi 19 décembre 2017

Le dictateur Ben ali est de retour bientôt en Tunisie ?

Béji Caïd Essebsi : « Ce n’est pas un crime d’avoir travaillé avec Ben Ali »

En visite à Paris la semaine du 11 décembre, le président tunisien, Béji Caïd Essebsi, 91 ans, a rencontré Emmanuel Macron, qu’il recevra à Tunis en janvier 2018. Il revient pour Le Monde sur l’état de son pays, six ans après le déclenchement de la révolution qui a chassé Ben Ali du pouvoir.


D’anciens collaborateurs de Ben Ali ont fait leur retour au gouvernement récemment. C’est l’ordre ancien qui revient ?

Et ceux qui ont travaillé avec Bourguiba, on va les exclure ?
Quand Ben Ali était au pouvoir, 2 millions de Tunisiens travaillaient avec lui. On ne va pas les exclure. Chaque Tunisien a le droit de participer à la vie de son pays s’il n’a pas été l’objet d’une condamnation. Ce n’est pas un crime d’avoir travaillé avec Ben Ali, sinon on leur enlève la nationalité. Et ça, personne d’autre que la justice ne peut le faire.

Au moment où votre premier ministre, Youssef Chahed, a lancé une chasse à la corruption, une loi a amnistié la corruption administrative. N’est-ce pas contradictoire ?
Je suis l’auteur de cette loi. Elle ne vise que les fonctionnaires compétents qui ont exécuté des instructions directes et irréfragables de l’Etat de l’époque. On n’a pas amnistié des gens qui ont détourné de l’argent de l’Etat. Cette loi de réconciliation vise à profiter de l’expérience des hauts fonctionnaires qui restaient les bras croisés car ils avaient peur d’être punis.

En septembre, vous avez critiqué durement l’Instance vérité & dignité (IVD), symbole de la transition politique. Que lui reprochez-vous ?
L’IVD n’a pas de quoi être fière de son rendement. A mon avis, elle n’a pas rempli son rôle de justice transitionnelle. C’est une instance légale, je respecte son existence, mais elle n’est pas constitutionnelle. Elle partira au terme de son délai fixé par la loi, en 2018.

On vous reproche de présidentialiser le régime...

Je suis responsable du respect de la Constitution. Nous n’avons pas de système présidentiel. L’exercice de mon mandat est soumis au contrôle populaire. Il n’y a donc aucune chance que le système actuel débouche sur un présidentialisme. Personnellement, je suis pour un système présidentiel bien contrôlé pour éviter la dérive présidentialiste que nous avons connue sous Ben Ali et Bourguiba.

Vous présenterez-vous à la présidentielle de 2019 ?
[Rires] Quand je me suis présenté, j’avais 88ans, et à la fin de mon mandat, j’en aurai 93. Je suis quelqu’un de sérieux. Mes obligations vont jusqu’en 2019, et l’avenir est à Dieu.

Votre fils, Hafedh Caïd Essebsi, dirige Nidaa Tounès, la principale composante de la majorité gouvernementale. N’est-ce pas le début d’une dérive dynastique ? 
Il faudrait qu’il soit élu pour cela. Il n’a pas hérité le parti de moi, il a été désigné par un congrès à Sousse. Si les responsables de Nidaa Tounès ne sont pas contents de lui, ils n’ont qu’à le renvoyer.

Les élections locales, prévues le 17 décembre, ont été reportées au 25 mars 2018. Et maintenant, on parle d’un nouveau report. Est-ce normal, six ans après la révolution ?
Je suis pour des élections le plus rapidement possible. Si elles n’ont pas pu se tenir le 17 décembre, c’est parce que l’instance électorale n’était pas au complet. Maintenant, certains partis réclament un report. Pour moi, il ne faut pas que cela dépasse le mois d’avril. Je vais m’y employer.

Vous vous êtes engagé à faire adopter deux réformes en faveur de l’égalité femmes- hommes. Les islamistes d’Ennahda vont-ils l’accepter ?
Concernant le mariage des Tu- nisiennes à des non-musulmans, le ministère de la justice a retiré la circulaire de 1973 [qui obligeait les hommes non musulmans à se convertir à l’islam avant le mariage]. Au sujet de l’égalité d’héritage, j’ai créé une commission qui va préparer les textes appropriés. Pour le moment, Ennahda n’a rien dit, mais je ne pense pas qu’ils y verront un inconvénient majeur. La Constitution de 2014 pose les bases d’un Etat civil, pas religieux. Je ne reviendrai jamais sur ma promesse, car sans promotion de la femme, il ne peut pas y avoir de démocratie.

Cette année, il y a eu des manifestations au Kef, à Tataouine. Est-ce qu’une deuxième révolution, sociale celle-là, est possible ?
Nous souffrons malheureusement d’un chômage important : 628 000 personnes, dont 250 000 titulaires de diplômes supérieurs. Si vous ajoutez à cela des régions de l’intérieur marginalisées, tous les ingrédients d’un malaise social sont réunis. Ces mouvements sont naturels. La révolution a réalisé la liberté d’expression. Mais la dignité, c’est aussi le travail. Seulement, nous ne pouvons pas tout régler d’un coup de baguette magique.

La Libye est-elle toujours une menace sécuritaire pour vous ? 
Cela a été le cas. Nous avons une frontière commune de 450 km qui n’était pas très sécurisée. Nos relations étaient amicales et intenses par le passé. Mais il y avait un Etat libyen à l’époque. Aujourd’hui, il n’y a plus que des groupuscules armés. En 2015, nous avons subi trois attentats dus à des infiltrations. Aujourd’hui, la frontière est sous contrôle.

Selon l’ONU, 5 500 Tunisiens ont rejoint des groupes extrémistes comme l’organisation Etat islamique ou Al-Qaida...
C’est exagéré. Il y en a 2 000 environ. C’est trop évidemment, mais maintenant, les choses sont maîtrisées. En cas de retours, ces personnes sont soumises à la loi. Beaucoup sont en état d’arrestation ou en résidence surveillée

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